31 mars 2007
1
Roman
By Skalpa
« On n’est pas bien là ? Décontractés du gland ? (...)
Et on bandera quand on aura envie de bander !... »
Les Valseuses ; Bertrand Blier.
...
Banlieue parisienne,
Un jour de l’an 2000
Chapitre 1
Et il y eu tant de journées semblables…
Après-midi : la routine en marche.
Vendredi, 13h30.
Un immeuble de
bureau perdu dans les champs de fraises :
Dans cette grande pièce remplie d’ordinateurs hi-tech et de
téléphones idem, Fred jette un coup d’œil en bas en droite de son écran, il est
13h30, la pause déjeuner est finie depuis 30 minutes et toujours pas un coup de
fil. Il regarde une dernière fois, la photo reçue par mail et s’esclaffe :
« Ce qu’il y a de bien
avec la hot line, c’est que c’est hot sur toute la ligne !
-
Putain, Fred, t’es vraiment trop con.
-
Trop con, peut-être, mais sûrement pas trop con. Par contre, t’as vu, la petite
stagiaire à l’accueil, avec ses gros seins, elle réellement trop bonne.
-
Tu m’étonnes, ça pour être bonne, elle est bonne et elle a l’air sympa en plus…
-
On s’en fout qu’elle soit sympa ou pas. Ce qui compte, mon pote, c’est le
physique, pas le reste. Moi, si j’bosse ici, c’est parce que j’aime être
entouré de bonnes meufs, et ici, à Allo-Tel-Fax-Reparation, on est bien servi.
Depuis 5 mois, qu’j’suis là, j’ai pas vu un seul cageot. Ah si, ta copine quand
elle vient te chercher.
-
Putain, ce que tu peut-être con quand même !, rigole Steve. D’ailleurs, je
l’ai lourdé depuis longtemps cette pétasse. Et dès que j’aurai reçu deux ou
trois appels, j’vais m’faire une pause, aller voir si à l’accueil on veut bien
accueillir une âme en perdition.
-
Tu veux dire une bite en mal de fion ?
-
Ah, ce qu’est élégant, Fred, quand tu veux… Au fait, m’sieur le Casanova du 91,
le Don Juan du sud du 92, t’en est où niveau conquêtes ? Bloqué sur
internet ?
-
Tiens, au fait, t’a vu les dernières photos de Miss France à poils sans poils
que j’ai reçu par mail ?
-
Quoi ? Tu les as et tu me les as pas montré ? Tu te la joues perso,
vieux saligaud ?
-
T’inquiète, mon vieux. J’te les envoie direct. Je t’oublie pas, va. Solidarité
entre vicelards. D’ailleurs, mon gars, ce soir, j’te jure, si c’est pas la
partouze, ce soir pour Fred le chaud, j’fais vœu d’abstinence pendant une
semaine, au moins !
-
Arrête ton mytho, raconte…
-
Et ben, mon vieux, soir ce, j’suis invité à une putain de soirée chez des
bourges, une big baraque, perdue dans les bois, avec, ouvre bien tes oreilles
abasourdies par tes activités onaniques, une piscine. Et qui dit piscine chez
des bourges, dit plein de nanas à moitié à poils, toutes pétillantes de bulles de champ qui n’attendent qu’une
chose : qu’on les honore. Et dans, ces cas là, tu m’connais, le De-Frè
y’s’fait pas prier, y s’exécute, y s’donne, y distribue ses honneurs à ces
jeunes filles en fleur.
-
Arrête, j’te crois pas, tu déconnes.
-Non,
j’te jure, Steve, sois pas dégoûté, ça va déchirer cette soirée, c’est un bon
plan, par des potes à moi qui rigolent pas quand il s’agit de nanas. Tu sais,
j’hésite à ramener un maillot. J’sais
pas si j’en baiserai plus avec mon moule-burnes de maître-nageur ou en
l’oubliant, par hasard, et ainsi convertir, en militant pour le nudisme, de
nouvelles adeptes à cette doctrine.
-
Là, mon salaud, tu m’raconteras. Moi, ce soir… »
Steve
finit ainsi sa phrase, coupé par un voyant lumineux qui se mets à clignoter sur
son bureau. Un client en panne de téléphone a besoin de se le faire réparer par
téléphone, alors il téléphone. Steve, car c’est son boulot et son poste qui
sonne, décroche. Il répond à travers son casque micro en appuyant sur un bouton
d’une main et de l’autre, il ouvre sa messagerie électronique interne pour
mater la miss épilée et nue que son collègue hot liner vient de lui
envoyer :
«
Allo-Tel-Fax-Reparation, j’écoute… Bien sûr, monsieur… Quel est votre numéro de
client ?... De téléphone ?... De fax ?... De série ?…
Merci… Oui, oui … »
Pendant
que Steve bosse, il faut bien qu’y en ait qui taffent… Fred, lui, se voit déjà
en Apollon, entouré de top models bourrés et folles de lui, autour d’une
piscine en forme de triangle vaginal.
Wahou…
Ce soir ça va être chaud, hot sur toute la ligne ! Au fait, y’aura p’tête
de la coke, mon coco, chaud, le lapin, moi j’vais pécho ce soir.
Faut
qu’je prévoie la provision de capotes…
01 avril 2007
.....la suite
Vendredi, 13h30,
Un entrepôt au cœur d’une zone industrielle.
L’horloge, sur le quai, indique
13h30. D’ici une à deux minutes, tout le monde sera revenu du vestiaire. Les
plus vieux auront enfilé leur tenue de travail. Les plus jeunes y auront juste
pris leurs gants, restant en jogging, blanc donc salissant, mais Lacoste, quoi,
la classe. Paul, lui arrivera direct à 13h34, heure du quai, sans passer par la
case vestiaire. Il enfilera, lui aussi ses gants. Les sortira de la poche
arrière de son pantalon troué et sali par plusieurs semaines de chargement et
déchargement de cartons.
Depuis
les trois mois qu’il bosse là, il a, d’ailleurs, toujours les mêmes fringues.
Son uniforme de boulot. Propres le lundi. Sales et poussiéreux le vendredi. Un
tour en machine le week-end pour un minimum d’hygiène. Et hop, nickels le
lundi.
Pendant
ces trois derniers mois, Paul n’est jamais allé au vestiaire. N’a pas pris le
casier qui lui a été attribué. Histoire de ne pas prendre de racines, de
repères. Se donner l’impression de n’être qu’en transit, de passage, sans
attaches. Prêt à repartir vers de nouvelles aventures. Pourtant, chaque
vendredi, tout comme ce matin, il re-signe son contrat d’intérim ;
immuablement.
Et
c’est reparti pour l’aventure et quelle aventure !
Sur
le quai, cet aprèm’, il reste encore un camion à décharger. Un rital. Un beau
bordel dans le semi-remorque. Des cartons tout petits mélangés à de trop gros
fourrés en vrac dans le camtar. Des numéros de colis figurant sur les
registres, d’autres non. Un amas de poussière terrible. Un chauffeur italien
pressé de se faire vider et repartir à travers les alpes pour rentrer chez lui
au plus vite. Un petit chef à la masse, c’est vendredi : le midi est
souvent arrosé. Bref, un sale boulot. Foutre tout ça en palettes en trois
heures. Une tâche plutôt réservée aux intérimaires de courte durée, ceux qu’on
reverra plus. A qui on peut faire faire toute la merde, puisqu’il faut bien la
faire. C’est le taf, pas la teuf. Mais bon, Paul, malgré ses trois mois de
boîte, un des plus ancien intérims de l’équipe, à part les embauchés, est
toujours bon pour la corvée. Réquisitionné pour le déchargement de l’italien du
vendredi après-midi. Il s’en tape, Paul. Il ne parlera ni aux vieux, ni aux
jeunes cons. Il fera son taf, c’est tout. Et c’est déjà beaucoup.
Il
s’en fout, Paul. On est vendredi, il lui reste 3 heures à tirer, maximum 4,
s’il manque un bon de livraison ou une autre connerie dans le genre. Et puis,
c’est le week-end. Tant attendu. Le but de la semaine, les seuls jours qui
vaillent la peine d’être vécus. Du dimanche soir, au moment du coucher, au
vendredi après-midi, il ne pense qu’à ça : LE WEEK-END !!!
Pour
lui, la vie, n’est réellement réelle que du vendredi 16h30 au dimanche 20h.Le
reste, rien à branler. Faut bouffer. Juste un mauvais temps à passer. Comme il
aime à le répéter, en poussant les portes de l’entrepôt, il déconnecte son
cerveau, appuie sur la touche off. Et parfois, pour l’aider, il se fume
un petit stick pour la forme. Ne le charge pas trop, juste ce qu’il faut pour
ne pas trop penser. Aidé par la fatigue et l’ennui. Ca lui suffit, ce petit
ke-sti jeté sur le parking, comme aujourd’hui. La substance agit. Et Paul
subit, agit au ralenti.
Mais,
on ne peut pas dire qu’il fasse mal son sale boulot de manutentionnaire, de
docker de terre. Non, il le fait plutôt bien. C’est juste que son esprit n’est
pas là. Il ne met aucun cœur à l’ouvrage, il exécute. Prolétaire intérimaire.
On peut tout lui demander, il le fait sans aucune passion. Pas de zèle. Pas de
protestations. Ici, il n’a pas que des amis. Les autres manuts’ le prennent
pour un suppôt du patronat, les petits chefs le méprisent.
Paul,
lui, il s’en tape de tout ça. Y joue pas sa vie. Il bosse. Point. Les yeux
rougis par le pétard, la gueule salie par la poussière, les jambes flasques de
fatigue, de défonce et de lassitude, son esprit est ailleurs. Ne pense à rien,
juste effectuer des tâches mécaniques, physiques. Faire abstraction du milieu
l’environnant.
Et
puis, c’est vendredi ! La semaine est bientôt finie. C’est le week-end. Il
a un plan pour ce soir. Une super soirée bien chan-mé. Dans la vallée de
Chevreuse, une baraque avec piscine. Il ira avec ses potes, et là, il remettra
son cerveau sur la touche on. Fonction marche accélérée. Prêt à tout
péter ! Bien foncedé pour bien en profiter.
Dans
son camion, sortant des cartons de chaises, Paul sourit. On est vendredi ;
CE SOIR C’EST LA TEUF !!!
02 avril 2007
....
Vendredi 13h30,
Boulevard Périphérique,
Quelque part entre Porte de Bercy et Porte de
Bagnolet :
Saloperie de moto en
panne ! Saletés de voitures en marche ! Ou plutôt à l’arrêt, au
taquet, cul à cul. Périph’ bouché ! Pourquoi tant de gens prennent leurs
mères de voitures à c’t’heure ? Fais chier merde ! Je vais encore
être à la bourre au boulot ! Et on va dire qu’j’le fais exprès !
Putain, c’est ma faute à moi si tous ces cons à quatre roues bloquent les trois
voies ? Fais chier, merde ! Bite ! Couilles ! Chatte !
Dire
qu’en ce moment, 13h30 sur le panneau lumineux « Périphérique
bouché », les sentiments qui traversent les pensées de Tim ne sont pas celles de la joie et de l’allégresse ne serait qu’un doux euphémisme.
Il
est véner, Tim. Bloqué dans la caisse à savon de sa mère, qui lui sert de moyen
de locomotion depuis que sa moto l’a
lâché. Deux mois déjà. Il est prêt à péter un câble.
Pourtant,
Timothée De Latour, Tim pour tout le monde sauf ses parents et sa grand-mère, a
tout pour être heureux. Une jolie copine qui l’aime et qu’il aime. Un taf
cool dans une branche qu’il aime et
qu’il a choisi, des horaires décalés comme il les aime, un bon salaire qui lui
permet d’acheter ce qu’il aime.
Par
contre, le voilà bloqué dans les embouteillages comme il le déteste. C’est un
jour gris, comme il les déteste. Il s’est levé à l’arrache, au dernier moment
comme il le déteste, car dans ces moments qu’il déteste, il n’a pas le temps de
se faire un bon café noir, comme il aime, ni de rester 20 minutes dans son
bain, comme il aime, et ainsi développer des projets qu’il aime dans sa tête.
Il
déteste ne pas faire ce qu’il aime autant qu’il aime ne pas faire ce qu’il
déteste. C’est un peu une philosophie de vie, comme qui dirait, une façon, non
seulement de voir les choses, mais aussi, comme il aime à le répéter, une façon
de les vivre.
Ca y est, c’est sûr, là, maintenant, j’suis à
la bourre, fais chier ! En plus, j’le savais, ça craint d’arriver en
retard aujourd’hui. Y vont faire la
gueule à Wistiti Prod’, c’est clair ! Les remarques, ça va encore être
pour ma tronche…
Trois
quarts d’heure plus tard, dont 41 minutes de bouchons, la barrière du parking
refuse de s’ouvrir pour laisser entrer Tim et sa voiture. Sa mère !
obligé de descendre de caisse pour appeler le gardien qui va encore me vanner
vu qu’j’ai une fois de plus oublié ce putain de code.
Sa
voiture parquée, Tim fonce direct à la cafèt’, histoire de prendre un ou deux
cafés vite avant de croiser le regard de l’équipe de tournage sûrement furieuse de son retard. C’est pourtant cette fine équipe qu’il retrouve attablée
devant des demis entamés voir finis :
«
Ah, Tim, scande le chef caméraman, viens t’asseoir, espèce de vieil
arrosoir ! On s’attendait plus à te voir, plus d’espoir ! Alors,
panne de réveil espèce de carte vermeil ?! Nuit difficile espèce
d’ustensile ? Périph’ surchargé, espèce de point g ?
- Putain, m’en parle pas,
les trois, putain les trois ! D’ailleurs, si ça a pas commencé, j’vais
pouvoir me prendre au moins trois
cafés. Au fait, ça a pas commencé ?
- Si, si, on y est, espèce
de duvet ! Tu vois pas qu’on bosse dur, espèce d’ordure ! Ca carbure,
c’est trop dur, mon enflure.
- Non, sérieux…
- Sérieux ? Espèce de
lépreux, on chôme on ne peut mieux. On attend môssieur…
- Moi ?
- Mais non, pas toi,
espèce de n’importe quoi, toi, on s’en bat ! On attend, espèce de gland,
le réalisateur, monseigneur le branleur.
- Ouf, tu me rassures,
Bob, lâche Tim, en vidant d’un trait son premier café et allumant sa douzième
clope de la journée.
- Arrête de flipper,
espèce de flipper ! T’es toujours à la bourre, mon balourd. Mais ce quart
d’heure de retard, espèce de glandeur vantard, on en fera pas une histoire à ta
gloire, ma passoire. »
Ainsi rassuré, l’ami Tim prend place à la table de ses
collègues et sucre tranquillement son deuxième café. Comme eux, il écoute Bob
déblatérer ses désormais habituelles conneries matinées de rimes aussi
foireuses et vaseuses que peu injurieuses.
Il a mis du temps à s’y faire, Tim. Non, le
cameraman number one ne le considère
pas comme un indien lorsqu’il lui demande s’il va bien, ni comme un aspirateur
lorsqu’il demande l’heure et encore moins comme une vieille serpillière quand
il raconte sa journée d’hier.
Non, il est comme ça le Bob. C’est son style, sa
touche personnelle, son originalité. D’ailleurs, grâce à sa pratique bizarroïde
du langage, Bob, l’espèce de blob, est devenu une figure de Wistiti Production.
C’est comme ça le showbiz, espèce de pare-brise, t’es
pas original, c’est le fond du bocal, les oubliettes à mon âge, ce serait bête,
dommage, espèce de potage. Sacré Bob, sûr qu’il parle ainsi, même au lit,
espèce de parapluie.
Tim
s’allume maintenant sa quinzième cancérette, il a fini de boire ses cafés, et
comme le temps, rien ne se passe, il fait comme ses collègues, il se prend un
demi.
Putain, on n’est pas couché, la journée n’est pas
commencée. Fais chier, allez autant picoler !
« Et toi, kess tu fais ce soir, espèce d’arrosoir ?,
l’interpelle Bob
- J’sais pas trop, ça
dépend quand on fini ce soir...
- Tu vas traîner dans les
bars, à la nuit noire, au zanzibar ?
- Non, non, j’ai un plan
soirée dans une baraque avec piscine près de Saint-Rémy-Lès-Chevreuse. Mais
j’sais pas trop si j’vais y aller, j’suis naze, pi j’ai des trucs à faire. Et j’dois choper mes potes, voir avec
ma meuf…
- Allez, sois pas con,
espèce de plafond, touche pas le fond, éclate-toi à fond, espèce de
poltron !
- Ouais, j’sais pas,
j’vais voir ».
Un signal lumineux indiquant le début imminent du tournage au studio Michel Drucker
interrompt la conversation. Cela signifie que môssieur le réalisateur (espèce
d’ascenceur), vient d’arriver et qu’il attend l’équipe technique pour enregistrer
un magazine de la chaîne caninophile « Tout, Mais Tout tout pour les
toutous » (TMTTPT pour les intimes). Comme c’est le principal client de la
boîte de prod’, la fine équipe prend le chemin du studio Mich’Druck’ emmenée
par son chef poéto-caméraman. Tim, assistant-cadreur finit son demi vite fait et s’engage à la suite de ses collègues.
Et c’est parti pour plusieurs heures d’enregistrement
à raccorder fils, caméras, câbles, films, etc.…
Et ce soir, j’fais quoi ? J’ y vas à cette soirée
ou je reste scotché comme un espèce d’….
03 avril 2007
....
Vendredi, 13h30,
Station Antony, ligne B du RER :
Sur le quai, la télé des horaires des trains indique
que la rame de 13h30 est sur le départ .Dans le wagon, où résonne la sonnerie
de fermeture des portes, un jeune tout en jogging et casquette jaune
s’introduit in extremis entre les battants qui se ferment. Le RER repart. A
cette heure-ci, les rames sont plutôt vides. Hormis le jeune qui vient de
rentrer, il n’y a qu’une dizaine de voyageurs : 2 ou 3 mamies égarées,
quelques chômeurs à sac Tati et autant de visages éteints. Parmi tout ce petit
monde banlieusard, le non moins banlieusard Samuel, casque sur les oreilles
d’où détonne le dernier son de Busta Rhymes, examine par la fenêtre les tags et
graffs bombés à l’arrache sur les moindres murs et autres supports bordant la
ligne (poteaux, blocs électriques, panneaux, cailloux, bâtiments, grillage).
C’est un regard d’observateur, de connaisseur,
d’amateur, limite de critique d’art. Il
passe ainsi chaque trajet à guetter les nouveaux, traquer les vieux repeints,
repérer les old school ineffaçables,
car respect, y represent grave. Il s’amuse à lister les noms des taggers, de
leur crews, ceux qu’il connaît, ceux dont les membres sont des potes, ceux
qu’on n’aime pas. Puis de temps en temps les siens, très peu, surtout des tags,
des vieux un peu effacés, pas forcément les plus beaux. D’ailleurs, bien qu’il
essaie de repérer les rares et précieux espaces encore vierges, sans nom, sans
peinture, et qu’il y cherche un accès
possible, le tag n’est pas vraiment sa passion, plutôt une vieille occupation
un peu délaissée. Il a pourtant passé bien des soirées à repeindre sauvagement
les murs, le sac à dos rempli d’aérosols et d’embouts, à jouer au chat et à la
souris avec les maîtres-chiens de la rapt. Et des après-midi au centre auto de
chez Carrouf à tirer des bombes sous le nez des vigiles quand c’était un ado
révolté.
Le temps a un peu effacé cette frénésie vandale et
scripturale. D’ado révolté, Sam est passé à l’ado attardé. Et si il a un peu
laissé tomber Messa One et Be hatch (son pseudo de guer-ta et le nom de son
crew), par contre il est toujours resté scotché à sa planche à roulettes. C’est
d’ailleurs pour ça qu’il est là, dans ce wagon filant vers la capitale, son
skate sur la banquette orange, sa casquette, grise, sans marque, posée un peu
de côté sur sa tête. C’est pour aller skater, faire des hollies, des 3-6 flips,
des grinds, puis éventuellement aussi, autant joindre l’agréable à l’agréable,
pour essayer de capter le numéro d’une meuf impressionnée, par sa dextérité,
son sens de l’équilibre, et la nonchalance avec laquelle il effectue toutes ces
figures.
Le RER arrive à Châtelet-les-Halles, la plus grande
gare souterraine de France, traversée chaque journée par des millions de
personnes, squattée par des milliers. Au milieu de toute cette faune urbaine,
des flics sur-vigipiratisés, cailleras sur-portabilisés, cadres
sur-attaché-caissisés, travailleurs sur-fatigués, mendiants sur-médiatisés,
musciens sur-sonorisés, parisiens sur
pressés, Samuel, éternel jeune sur-attardé sort du trou-forum des Halles,
escalator sous ses pieds, skate sous son bras et se dirige vers la Fontaine des
Innocents. La fontaine, quoi ! Ultime spot de skateurs connu de New York à
Sidney. Sam le pratique surtout pour la drague, pour les sessions plus
techniques, il préfère des spots plus underground. Mais pour serrer des nanas,
la fontaine, tout le monde le sait, c’est l’endroit idéal pour draguer des
provinciales esseulées ou des étrangères avides de french lovers.
Que demandent les jeunes ? Sex, drugs
and having fun my dear!
Justement, alors que Sam ride autour du jet d’eau,
parmi la racaille et les flics, à côtés de japonais nikonnisés et nikonnissant,
il remarque bien vite une jolie demoiselle d’un vingtaine d’années, poitrine
blottie sous tee-shirt moulant taille xxs marqué BEACH, nombril percé et
tatoué, baskets no name grises flashy aux pieds,
cheveux bonds au carré, sourire dentifrice admiratif, yeux bleu-vert fixés sur
lui. Et hop, voilà, le tour est joué, un petit 3-6 flip bien rentré plus tard,
le voici assis auprès de Kristina, étudiante en art contemporain à la Sorbonne,
quittant ainsi son Danemark natal pour 6 mois, loin de sa famille et qui
cherche des rencontres en faisant semblant de lire Kierkegaard en version
bilingue sur les marches de la fontaine.
Et que blablabla, et que blablabla, dans un mélange
franco-anglo-germano-danois et qu’on aille boire un coup en terrasse, et que
re-blablabla, et que je t’invite à une super nice schöne soirée party, yes, heute night, near Paris, a big baraque, yes, ja, mitte with
eine swimming pool, et que je te do you have eine maillot de bain ? you
know, un comment on dit déjà, a swim wear, alse skate-wear is wear für skating,
swim wear is wear for swimming,
Mais, la belle nordiste, n’a justement pas de
Badeanzug, et que je te it’s tombe gut. Paris, the town of das wear.
Let’s go zum kaufen eine maillot of swim au forum.
Et
voilà, le Sam, la beau gossitude en force, qui s’engouffre accompagné de son
skate sous ses pieds en équilibre sur les marches et de Kristina sur la marche
au dessus dans les profondeurs des Halles, via l’escalator blindé de people.
Yes I, voilà une soirée qui s’annonce bien.
Elle
doit assurer la belle danoise en monokini en forme de string.
04 avril 2007
...
Vendredi 13h30,
RN 2O, Antony,
Un studio dans un immeuble standing :
« France
inter, 13h30, c’est l’heure de la météo de Joël Collado… ». Julien jette
un coup d’œil sur son radio réveil, il est bien une heure et demie, ça fait
bien une heure qu’il est levé, un peu moins même, sans doute, mais il s’en
fout. Il est encore naze, crevé.
Pourtant, hier il s’est endormi assez tôt, vers une heure du mat’. Mais, ce
matin entre 7h05 et l’heure finale du cruel lever, il s’est réveillé au moins
quatre ou cinq fois, et rendormi d’autant, préférant continuer, dans un
demi-sommeil, ses rêves qui ces jours-ci sont bien plus palpitants,
intéressants et plaisants que ses journées. Mais bon, même quand on a rien
faire, qu’on a envie de glander toute la sainte journée, y’a quand même un
moment où il faut bien se lever, envie de pisser oblige.
Puis après, une fois debout, comme on a la tête dans
la cul (la fameuse fatigue chronique du glandeur professionnel), il faut bien
allumer une clope pour ouvrir ses yeux cernés et son cerveau décomposé. Pour
l’accompagner, il faut bien aussi un p’tit café qui aidera, à l’occasion, la
clope à faire la purge matinale de ses intestins.
Après, comme on n’a toujours rien à foutre, il faut
bien s’occuper, alors, Julien allume son ordinateur et la radio en même temps
qu’une nouvelle clope. Un petit tetris pour voir combien de lignes on va faire,
un petit coup de France Inter pour la culture générale et le temps passe.
Tetris fini Julien commence une partie de Poker électronique pour continuer.
Puis comme ça ne suffit pas vraiment comme occupation, il se met à chercher 2
feuilles, des bouts de clopes, un briquet, sa boulette de plus en plus petite,
et le voilà qui se roule le premier spliff de la journée. Léger, juste pour la
forme. Le premier, c’est pas la peine de forcer sur la dose !
Mais voilà, bientôt, il est déjà fumé, fini, dans le
cendrier, deux autres clopes aussi. Julien fait bouillir de l’eau pour un
troisième café soluble en sachet individuel. La radio commence son programme
2000 ans d’histoire (14h06), « aujourd’hui, le travail ». Tiens, v’là
un sujet qui me concerne, ironise tout seul Julien.
Voilà, la transition est trouvée. En hommage aux
travailleurs, il roule son deuxième joint qu’il charge comme un bourrin, le
premier ne lui ayant rien fait.
Il continue à essayer de gagner des gagner des dollars
virtuels en alignant les straights ou les fulls sur son vieil
ordinateur tandis qu’à la radio commence le portrait sensible d’un navigateur
solitaire, loup de mer ex-petit rat d’opéra. Tiens, il est 14h30.
Comme à chaque fois, chaque journée partie comme ça,
ça ne loupe pas. Voilà que François Lodéon arrive sur les ondes pour son
émission de musique classique. 16h04, putain, déjà, faut p’tête que je me
bouge un peu…Et hop, il éteint son ordi, mets un cd de Mad Professor
featuring Macka B, et là, fameux dilemme : que faire ? La
vaisselle ? Prendre une douche ? Ou bien passer le balai sur le
carrelage blanc maculé de cendres et de miettes ?
Reculant un petit peu devant l’effort nécessité par le choix entre ces différentes
tâches cleanesques, Julien qui justement vient de poser un regard sur
son stock de drogues, 5 cigarettes, moins d’un gramme de shit, plus de bières
au frigo, la bouteille de whisky est vide à 95%, prend une toute autre
décision. Une seule solution s’impose : éviter la pénurie de matières
premières !
Il jette un coup d’œil sur son magnétoscope, 16h12,
prend son portable, répertoire, lettre d (comme dealer), Denis ;
appeler : touche verte : « Allo, ouais, c’est Djul… salut
ça va…. T’es chez toi ?... Ok, à 5 heures…. Tchao ».
Il cherche un futal pas trop sale dans ton tas de
fringues peu ou presque portées, le trouve, l’enfile, la douche ça sera pour
plus tard.
Un petit coup de flotte bien froide sur la tronche, sa
carte de retrait, ses clés, ses clopes, et la monnaie pour le tabac dans sa
poche, ses lunettes de son soleil sur son nez, il sort de chez lui.
Il se retrouve dehors sur le trottoir d’un artère qui
commence à bouchonner dans les 2 sens (Paris ou banlieue province) en ce
vendredi après-midi. Un peu de pollution dans les poumons, un peu aussi dans
les yeux. C’est moche une banlieue le jour.
Direction le distributeur, entre sa carte et son code,
en ressort 6 billets de 100 balles. Traversage de route au milieu des caisses
roulant à l’arrêt voir au ralenti, arrivage au bureau de tabac. Sortage de la
monnaie, 3 francs et 70centimes pile
poil, et d’un bifton. Demandage, puis achetage d’un paquet de Pall Mall en 25.
Tout en reluquant les jolies jeunes mamans et les
jolies jeunes filles en fleur, il se dirige, clope au bec, vers la gare RER en
face de laquelle habite Denis.
Grand, maigre, étudiant 22-23 ans, un joli appart bien
situé, des parents aux bonnes situations,dj de rap, de techno, de jungle, de
dico , de funk et de dub, il est plus souvent à taquiner les disques plutôt
qu’aller en cours d’histoire pré médiévale de l’hygiène rurale à Paris VI.
Il ouvre la porte de son 3 pièces terrasse avec vue
unique sur les lignes de ER et sur la tour Effeil. Julien le suit dans son
espèce de salon non meublé où trônent deux MK2, une table de mixage, deux
grosses enceintes et des centaines de
vinyls en piles savamment étudiées. Il se remet derrière ses platines, face à
sa terrasse où poussent joyeusement de jolies plantes subversives, décoratives
et hallucinogènes.
« Assied-toi, man, je suis justement en train de
mixer un truc de ouf : un bon vieux Gainsbourg mâtiné d’un pur beat
drum’n’bass direct from London. Tiens, fais donc un bedo d’hydroponique et
écoute comment je vais te retourner le son.
Laissant son revendjeur faire tourner les
disques, Julien qui ne se fait jamais prier pour rouler, ni même pour fumer,
surtout lorsqu’il s’agit de la beuh du placard de Denis, s’exécute et ouvre le
sachet posé sur la table basse, y prélève deux bonnes têtes huileuses. Cette
beuh, lui avait dit Denis, fait 76% de THC pur. De la bombe atomique, un
Hiroshima, plus un Nagasaki dans ta tête.
Tandis que son hôte enchaîne son mix gainsbarre-jungle
ave un inattendu remix Debussy-Hardtek, Djule ne se prive pas de mettre la dose
dans le pèt’, sachant que Dj Nyde, accoutumé de fait, les fume presque purs.76%
putain ! On aurait tort de gêner ! Il rajoute, ainsi, un peu de
son shit dans le mix explosif à souhait.
Au bout d’un moment, plus attiré par l’odeur du joint
qui allait tourner et pas son sens marketing et commercial que par l’envie
d’une discussion stérile avec son client, Denis abandonne ses 33 tours, met un
cd de Renaud revisité par des rappeurs en marche sur sa Playstation et vient
s’asseoir à côté de Julien qui toussant, lui passe le pétard :
« C’était bien ? Hein, s’enquiert dj Nyde.
Moderne, original. Ca déchire, non ?
- Ouais ça change, lui
répond Julien, les poumons et le cerveau envahi par le THC pur à 76%
- A propos, quoi de
neuf ?
- Ben tu sais, la routine
quoi. ANPE, lundi ; ASSEDIC, mardi ; CAF, mercredi; REPOS, jeudi; puis, aujourd’hui… Et toi ?
- Moi, répond Denis en
avalant une pure bouffée, ça mixe, ça mixe. J’ai bougé à gauche, à droite,
pécho des skeuds, des plans soirée pour mixer, la routine, quoi !
- Ah ouais, tranquille…
Putain, elle est vraiment trop bonne ta beuh, y’a toujours pas moyen ?
Même pas un dix keusses ? Juste pour moi ?
- Sorry, man. Réserve
perso, tu sais. Moi, trop de shit m’endort. D’ailleurs tu veux quoi, comme
d’hab ?
- Yes, un cinq vingt pour
cinq, comme d’hab.
- Tiens, sers-toi, dans la
boîte. Choisis gars, prends le plus gros. Enfin, si tu préfères le plus petit…
- Ah ouais, alors je vais
te prendre le plus petit, s’esclaffe Julien tout en mettent le plus gros dan sa
poche. C’est cool, merci, tiens, prends la nuts, Mister Pablo Escobar,
Ah…Ah…Ah…
- C’est moi qui te
remercie, renchérit Denis en fourrant les cinq billets de 100 balles dans sa
poche, non sans les avoir rapidement compté. Bon, mon pote, faut qu’j’te vire,
là, y’a ma meuf qui va rappliquer… Au fait, tu fais quoi soir ce ? Je dois
mixer sur Paname, un p’tit bar sympa à Bastille, passe si tu veux…
- Mouais, why not ?
Envoie un texto dans la soirée pour me refiler l’adresse, si tu veux…
- Ok mec. D’ici-là,
havin’sex… Pour ma gueule, ça sera par tous les trous, allez à
plus ! »
Faisant
ses courses à la supérette, pack de 6 bières à 6,4%, imitation maison de 1664,
bouteille de William Grant’s, plat cuisiné « Poulet au riz créole »
surgelé, baguette, biscuits apéros et paquets de gâteaux super chers (l’effet
beuh qui fait consommer à tout va) dans son panier, Julien apercevant à
la caisse, sur le boîtier CB, la date du jour, vendredi 1 3, se rend
compte qu’il ne rendra pas, dans la soirée, au mix foireux de dj Nyde dans cet obscur bistrot branchouille. Non pas
que vendredi 13 enchaîne malaise, mais parce que ce soir y’a une soirée balèze.
Et tout en payant ses courses, Julien s’adresse mentalement à la caissière.
Et oui, Mademoiselle la caissière boutonneuse à la vie et aux sorties
foireuses, tu as devant toi un mec qui va à une soirée mortelle. Et non, j’ai
pas ma carte de fidélité, mais à moi les joints à volonté ! L’alcool va
couler à flots !
Putain,
le THC fortement dosé m’avait fait zapper cette soirée. Bon, allez Brigitte,
j’me speede. Sinon, j’vais louper le début des Simpsons à la télé, et puis faut
qu’j’aille me rouler un pétard si tu
veux être en conditions pour ce soir mon fêtard de lascar.
05 avril 2007
...



Avant-soirée : la mise en conditions.
Vendredi 20h00,
Les Ulis,
Un appartement type F3 :
L’eau est chaude, limite brûlante, mais ça fait du bien après une journée, une semaine de boulot. Les gouttes qui coulent le long de son corps, non seulement le nettoient, mais elles le purifient, aussi. Et ce n’est pas uniquement son corps qu’il purifie ainsi, Paul, mais c’est également son âme.
Ainsi,
écoutant le côté sombre de la lune des Pink Floyd à travers le bruit de l’eau,
il se met le jet dans la figure de longs instants, se lavant tant de la crasse
des cartons que celle du boulot en lui-même. Et ce n’est qu’en sortant, une
demi-heure plus tard, que Paul devient un autre.
Fini
Paulo le manutentionnaire lambda, voilà Mister Paul prêt pour le week-end. Il
se passe une bonne grosse dose d’after-shave sur le visage (il ne se rase que
le vendredi soir, exclusivement) et tout de propre vêtu (jean Levi’s, polo
Calvin klein, caleçon idem, chaussettes Burlington, la classe quoi !), il
sort de la salle de bain, coupe le cd des Floyd, allume la télé, se sert un
verre de pastis, s’installe dans son fauteuil et commence à rouler un joint.
Un
petit verre, un gros pétard, des biscuits apéros datant la veille, Paul regarde
le journal télévisé de la Deux (il boycotte TF1). Sous ses yeux qui rougissent
sous l’effet de la drogue, il voit défiler toute la misère du monde (guerres,
grèves, licenciements, catastrophes naturelles,…) et autres réjouissances
(campagne électorale en Lozère, sortie du dernier disque de Michel Sardou,..).
Comme ça, il reste en connexion avec le monde, il se tient au courant, il
s’instruit.
De
toutes façons, en attendant que la pizza décongèle au micro-ondes, il n’a pas
grand chose d’autre à foutre. A peine, huit heures et quart, la soirée ne fait
que commencer. C’est presque la fin de l’après-midi, parce que la fin de soirée
elle est loin et même plus que ça, il espère, Paul.
Le
mieux, pour lui, serait de se coucher après 5h3à, heure où sonne son réveil en
semaine. Comme ça, pas de problèmes de rythme biologique à respecter : il
suffit de l’inverser et le tour est joué.
Le
pétard et le JT terminés, il avale sa pizza surgelée en 5 minutes et cherche
sur son portable l’entrée « Sam », appuie sur la touche Ok et se
retrouve sur la messagerie de son pote : « Et oui, Samuel ne peut
vous répondre actuellement. Je sais c’est dommage, mais laissez moi un message
et si vous êtes sage je vous rappellerai.
-Putain,
Sam, tu vais chier à être toujours sur répondeur. Ouais, p’tit pd, c’est Paul
là. Rappelle pour ce soir, histoire de nous filer l’adresse, crevard. »
Il repose le téléphone, roule un nouveau spliff, puis met en marche Grand Tourissmo III sur sa Playstation II : vroum, vroum,….
06 avril 2007
....
Vendredi 20h00,
Paris, XVIIème,
Un bel appartement bourgeois :
En fond sonore, un bon vieux Wu
Tang Clan à l’ancienne. Dans la cuisine, Angèle et Svetlana regardent cuire les
pâtes. Dans le salon, autour d’une table basse où règnent verres et bouteille
de vodka, Samuel, bien installé dans le canapé tape la discut avec Steph, le
copain de la ricaine, Angèle, sous les yeux et les oreilles largués de Kristina
qui a du mal à comprendre toutes les finesses de la conversation
franco-parisienne de ces deux loustics.
Surtout
que vu ce qu’ils se sont mis dans la tronche depuis le temps qu’ils sont là, on
ne peut pas vraiment dire qu’elle soit fine, la conversation, mais bon, on s’en
fout. Tout qui Kristina qui s’en va rejoindre ses deux co-locatrices dans la
cuisine.
C’est
fou comme les préjugés ont la vie dure : les filles à la cuisine, les
garçons à l’apéritif dans le salon. Peut-être que ni en Russie, patrie de
Svetlana, ni aux States, ni au Danemark le MLF n’a jamais existé.
Toujours
est-il que Steph et Sam se perdent dans
les abîmes d’une discussion autour des différents spots de skate-board à Paris
et en banlieue. Quoi que ces derniers, Steph, étant skateur mais parisien pure
souche, il ne les connaît pas trop,
sauf bien sûr celui de La Défense, mais est-ce réellement en banlieue La
Défense ?
Puis,
les pâtes et les filles reviennent de la cuisine avec des assiettes et du
ketchup. Et tous, s’installent pour avaler ce plat international. Un petit
yaourt en dessert fait toujours l’affaire et, les gars occupés à rouler des
pets, les filles s’en vont faire la vaisselle.
«
Ouais, j’te jure, c’est un pur plan, la soirée. Faut pas louper ça, ça va
déchirer. Tu devrais venir aussi...
- Ben, ça craint pas si on
s’ramène à trop, avec les meufs on s’ra cinq en tout…
- T’es ouf ou quoi ?
Le mec qui fait la teuf, j'le connais on est plus ou moins à la fac ensemble…
Alors …
- Et c’est où, s’intéresse
Steph. C’est dans le 78. Au fin fond de la cambrousse, ça ? C’est pas trop
loin ?
- T’es dingue, même pas
trente bornes… Et puis, c’est pas vraiment la cambrousse avec des vaches et des
paysans, c’est plutôt fils à papa et belles poulettes. Non, franchement t’as
qu’à venir… T’as une caisse, non ?
- Ouais, ouais. T’as
raison, on fini les pétards et on y va… »
Là,
les yeux de Sam, bien que peu ouverts par la drogue fumée, s’écarquillent.
Cool, il a une caisse, c’est
de la balle. On va vraiment pouvoir y aller, même pas moyen de prendre le RER
pour se retrouver n’importe où au mieux dans un fourré fourré avec Svetlana, au
pire largué à Saint-Rémy, seul tout, sans plus aucun train. Mais y’a pas moyen,
ce gars là à une caisse. C’est la classe et c’est au bord d’une piscine qu’elle
me laisser lui ôter son nouveau joli maillot de bain vichy rose bonbon
(« ça c’est Paris »)… Allez, on fini ces pets et on est partiii….
07 avril 2007
...
Vendredi, 20h00,
Antony, RN 20,
Un studio dans un immeuble standing :
Dévorant une bd
fantastico-érotico-chevalerseque, Julien allume son dixième pétard de la
journée, installé confortablement dans son fauteuil. Une compil de ragga
jamaïcain tournant sans fin (mode random) sur la platine cd. Il attend que son
plat cuisiné finisse de chauffer au bain marie.
Rien
à préparer, même pas de vaisselle à faire. Foutre de l’eau chaude vite fait en
frottant sur une assiette et une fourchette. Et la casserole juste histoire de
la rincer (qui a dit que le plastique salissait ?).En plus quand l’eau
bout, ben on a le temps de rouler ou de fumer un pet, voir de lire une bd.
Sa
bd finie, il mange donc son poulet/riz à la créole tout en buvant au
goulot de sa troisième bière qu’il finit par la même occasion. La télé sans son
lui montre les images d’une sitcom pourrie. Regarder ça ou autre chose, qu’elle
importance. Juste des images à mater pendant que Mr Vega scande « She’s a
Ho » dans la pièce.
Son
repas terminé, il ne reste plus à Djule qu’à rouler un pet et qu’ouvrir une
autre bière pour passer le temps d’une soirée qui ne fait que commencer.
Bientôt, il fera pareil, boire et
fumer, mais il ne le fera plus tout seul et cela changera tout.
On n’est pas le même foncedé
tout seul dans son coin
Que lorsqu’on s’en met plein la
gueule avec ses copains.
De
plus, se dit-il, il va bientôt être l’heure de bouger avant de ne plus en avoir
la motivation. Il prend son bloc de shit et à l’aide d’un vieux couteau à la
lame cramée, il en extrait un bout d’un e quinzaine de joints qu’il fourre dans
sa poche, pour la soirée. Il attrape son paquet de cigarettes, en laisse
cinq sur sa table de chevet, pour demain. Il recycle un sac plastique en
y mettant la bouteille de sky et un vieux caleçon faisant office de maillot de
bain, passe cinq minutes à choper ses clés et son larfeuille, puis s’arrache de
son appart, direction chez Paul, via le RER.
Vu
ce que j’ai déjà picolé et vu ce que je risque de picoler ce soir, c’est plus
cool de laisser ma caisse, tranquille, dans son garage.
08 avril 2007
....
Vendredi 20h30,
Banlieue proche et nord de Paris,
Studios Wistiti :
C’est la pause au studio
Mich’Druck’. L’animateur de l’émission doit emmener son co-présentateur faire
et ses besoins. Et oui, on a beau être une star du petit écran, on doit quand
même y être emmené.
Et
Jean-Ed, en toute star canine qu’il est, n’en reste pas moins, justement, canin
et rien ne remplacera jamais son lampadaire favori. Tandis que Germain conduit
le caniche derrière le bâtiment, l’équipe en profite pour souffler. Et Tim, il
souffle. Tirer des câbles, changer des bobines, tenir les spots, toutes ces
belles joies de l’assistance, ça fatigue.
En
plus, c’est plutôt un relou Germain avec son « Jean-ed et Germain vous en
souhaite bien… A demain, à deux pattes… ».
Tout
ça parce que c’est le cousin de la meuf du patron. Toujours à rechigner,
toujours à se plaindre que son clébard n est pas assez éclairé, est trop
éclairé, que le plan est trop serré,
que le plan est trop large.
Et
puis ce con de producteur (lui-même beau-frère du frère du boss) toujours à
acquiescer et à appuyer ses caprices. On se croirait à l’émission du type dont
c’est le nom du studio.
Bordel,
faut qu’ils arrêtent, c’es juste une émission pour et sur les clebs sur une
chaîne du câble.
Stoppez
tout là, c’est pas bon les gars de croire que ça assure ce que vous
faites : une télé pour les chiens. Ca s’invente pas ça comme concept, ou
alors si, mais on en a honte… Et ses cons là, ils en sont fiers, et tout le
monde devrait en être pareil sous prétexte que c’est l’esprit Wistiti qui prime
ici, c’est pas le boulot, coco…Dirait
Bob et pense Tim en se tirant du studio.
Il se dirige vers la sortie,
pressé de décompresser de tous ces cons pressés. Il s’arrête dehors, devant le
bâtiment, pour se fumer une petite clope à l’air frais de Paris. Il sort aussi
son portable, l’allume (ah, non, merde, il est déjà allumé. Putain,
heureusement qu’il n’a pas sonné pendant l’enregistrement…) et le voilà qui
sonne. L’écran s’allume et affiche le nom de
Djule
tandis que Tim coupe sa sonnerie (la Traviata) en acceptant l’appel
entrant :
«
Ouais … Salut vingt, ça va ?
- Hum, hum. Peinard. J’te
dérange pas là ?
- Non, ça l’fait. C’est
pile poil la pause, je fume une clope dehors. Le clébard est parti chier, au
moins y fait pas chier pendant ce temps là.
- Ah, ben moi, j’suis dans
le rère, à Palaiseau, là. J’vais chez Paul, tu nous rejoins ?
Hein ? Tu te souviens ? Ce soir :
pure ré-soi en perspective. T’es de la partie ?
- Bof, j’sais pas, j’suis
naze. J’ai dit à Caro que je l’appellerai peut-être pour qu’on s’voit ce soir.
Puis, j’sais pas à quelle heure je finis…
- Bref, t’es pas motivé.
Bouge un peu, remue-toi ! Et oh ! Ca va être mortel, viens…
Assure !
- C’est ce que tout le
monde me dit, je sais, je vais voir…
- Passe donc chez Paul, y
aura de quoi te remotiver ! Et ramène Caroline, si ça la branche.
- Bof, j’sais pas trop, tu
sais, Caro, les soirées…
- Mais t’es ouf, mon gars !
Ce soir, ce n’est pas une soirée comme « les soirées ». Non, tu
réalise, pas c’est « the » soirée... Rappelle toi, on pourra
s’baigner. J’ai déjà mon maillot…
- C’est vrai, c’est cool,
y a une piscine…
- Alors passe chez Paul…
- Ok, j’passerai…
Peut-être… Sinon j’appelle.
- D’acc, man ! A
plus, bosse bien… Et embrasse le chien.
- C’est ça, à plus. »
Tim
finit sa clope, hésite à appeler Caroline. Non, il éteint son téléphone et il
attendra un message de sa part, c’est mieux. Il écrase le mégot par terre, le
jette dans le gros cendrier de l’entrée. Remettant son portable dans sa poche,
passant devant, en souriant et un murmurant un bonsoir, une belle femme assise
dans l’entrée, Tim rejoint le plateau télé, précédant Germain portant le
caniche dans ses bras :
« Il a fait un bon
caca ? Oui … Hein… Qui c’est qui va faire de l’audimat ? C’est
mon Jean-Ed, mon toutou tout fou ! »
C’est dingue, observe Tim désolé. On vit vraiment dans un monde de
fous. Les gens ne savent pus ce qu’ils font, ils ne se rende même plus compte
de leur folie. Qu’est qu’on, qu’est-ce que je, fout là ?
Allez les gars, vous avez
raison. Allez les gars, c’est la teuf ce soir ! Ok, les gars, on pête
tout, on fait n’importe quoi !
Faisons tous n’importe
quoi !
Chacun pour soi et tous
ensemble dans la démence en toutes circonstances.
Refermant la porte du studio
derrière lui, Tim se demande où il va dénicher un maillot de bain, bien qu’un
caleçon serait préférable….
09 avril 2007
Début de soirée : la mise en route.
Vendredi 23h00,
Boulevard périphérique,
Quelque part entre Porte de Bagnolet et Porte d’Orléans :
Le panneau à cristaux liquides
jaunes au dessus du pont indique : « Circulation Fluide ». Et
c’est vrai.
Parmi
la foule tranquille et fluide, nettement moins limpide par ailleurs, des
voitures et des camions qui roulent autour de Paris, il y a une Ford Escort
Beige, immatriculée 75, autocollants « J’Y ta femme » et « Beastie Boys » sur la lunette arrière, autoradio crachant,
basses à fond, via les ondes radiophoniques, un mix old school electro hip hop
de Dee Nasty et au volant, qu’il tapote en rythme, il y Steph. A ses côtés, à
la place du mort, ou en l’occurrence celle du co-pilote, c’est Sam, skate sur
les genoux, cigarette sur l’épaule, pétard à la bouche,qui y roule un joint.
Derrière, les trois étudiantes étrangères se marrent dans un curieux dialecte
américano-dano-russe.
«
Ah, les filles, leur déclare Sam, ce
soir : vraie soirée à la française ! The french party touch! Ca vous changera des soirées parisiennes et de celles de la cité
U.
Détente
assurée, à la campagne, in the country, im der Land…
- Et je croyais qu’on
n’allait pas voir les vaches, l’interrompt Steph, plus intéressé que les nanas
qui continuent à se poiler entre elles.
- Mais, t’es con, Steph,
je dis ça pou l’exotisme, pour le charme, tu comprends… Tiens, prend le pétard
et prend, aussi, bientôt, à droite. L’A10 direction Chartres. »
Pensant
que s’il avait eu un autre plan caisse que lui, cela n’aurait pas été plus mal.
Mais bon, un bon plan soirée, une sympathique étudiante qui a acheté un maillot
exprès pour l’occasion et même un moyen de locomotion… Alors ce n’est pas
grave, si Steph est un peu con
C’est pas le premier con, ni
malheureusement ou heureusement le dernier, que je ramène en teuf. Mais, c’est
pas le pire non plus .De toutes façons, ce n’est pas lui le plus
important, c’est Kristina. Puis, en plus, j’amène 3 meufs chez Gilles. Y m’a bien dit de venir avec des gonzesses,
et puis vu que les trois quart de ses connaissances sont des mecs et que le
quart restant sont les meufs des keums, ce genre de soirée, ça peut vite finir
qu’ente couilles.
Mais,
bon, là j’suis plutôt bien parti pour la linguistique…
Sam
finit de rouler son pétard, puis se retourne vers les demoiselles de l’arrière
et sourit…
10 avril 2007
Vendredi,
23h00,
Un appartement type F3 :
Paul a fini de jouer à la
Playstation, il a fait quelques parties avec Julien et puis, ils ont laissé
tomber le jeu de voitures. Ils sont maintenant, joints dans la bouche et verres
de whisky dans la main, en plein discussion sociologico-éthylico-cannabique :
«
De toutes façons, y a un système et il faut s’en servir tout en essayant de le
desservir, déclare Djule. Moi, tu vois, j’en profite. Je touche les allocations
logement, une allocation assedic et est-ce que j’ai besoin de travailler pour
consommer ? Non, je consomme mais je ne travaille pas. Un pur produit de
la société de consommation qui arrive à vivre intégré (je consomme donc je
vis !) sans être réellement intégré.
C’est
la société qui m’entretient et en retour je l’entretiens à mon tour en payant
mon loyer, mes clopes, ma bouffe.
Bon,
j’entretiens aussi la mafia avec ça, ajoute-t-il en désignant son pétard. Mais
bon, l’état ou la mafia ? C’est du pareil au même. Dans l’histoire, c’est
toujours une poignée qui récolte les gains du travail de la masse. Mais, moi,
je ne suis pas dans la masse, ni même à la masse, tu m’diras. Moi, je
m’esquive, je m’infiltre dans les rouages de l’administration publique, je
cherche un passage et je m’y engouffre en ma qualité de bon citoyen qui a côtisé
pour le bien de la société.
Tu
vois, Djule tire une longue latte qui manque de le faire tousser. Tu vois, les
cotisations sociales, faut voir ça comme un prêt que tu fais à l’état.
T’investis un peu à chaque fois pour plein de trucs. Bon, … La retraite, on
s’en fout pour l’instant, l’assurance veuvage encore plus… Mais parmi tous ces
prélèvements et les autres, y ceux de l’assurance chômage…
Et
moi, c’est là-dessus que j’agis, que je récupère mon prêt et parfois ses
intérêts plus ou moins direct. Comme par exemple, tes allocs de logement qui
augmente, puisque t’es chômeur. C’est surtout sans compter tous les avantages
« chômeurs ».
Voilà la profession de
l’avenir : chômeur !
- Arrête tes conneries, le
coupe Paul, visiblement saoulé par ce long blabla. On peut vouloir être chômeur comme but dans la vie. Quand t’es
chômeur, t’existes pas, socialement en tout cas.
C’est pas crédible de vouloir ne pas exister… Et puis,
y’a bien un moment où il faut aller bosser…
- Ouais, si c’est pour
faire toute sa vie un boulot à la con avec des cons qui te prennent pour un con
et que pour « exister », comme tu dis, tu deviennes toi aussi con, la
connerie étant contagieuse, non merci. Objection votre honneur ! Moi, je
préfère être un con invisible plutôt qu’un con visible.
- Et bien moi, quitte à être con, je préfère
gagner des ronds.
- Ah ouais et t’en fais
quoi des mille balles par mois que, grâce à ton existence sociale, tu gagnes de
plus que moi… tu les places en Bourse peut-être ?
- Pourquoi
pas ? »
La
sonnerie de l’interphone qui résonne dans l’appartement stoppe net cette
charmante conversation. Paul se lève, décroche et après avoir répondu deux ou
rois conneries à son interlocuteur, genre « non, y’a personne, j’suis pas
là, c’est la bonne... », appuie sur le bouton pour lui ouvre et retourne
s’asseoir aux côtés de Julien qui se sert une généreuse rasade de whisky :
«
C’est De-Frè, annonce Paul. Il monte, il a l’air en forme.
- Tu m’étonnes, vu la
soirée de ce soir, il doit être tout excité. Une piscine… T’imagines ce qu’il
va pas faire son Aldo Maccionne de Super 8. Je le vois déjà cet énergumène en
train de se pavaner au bord de l’eau, faisant, le beau…
- Eh, les gars, on parle
de moi. De-Frè le tombeur ? Alors prêts, vous aussi à toutes les
tomber ? »
Frédéric,
grand, assez épais, (on devine l’ancien sportif (même pas trente ans !) musclé à qui la fête et la bière ont
fait prendre du bide), fait son entrée.
Il
serre fermement et jovialement la main à chacun de ses deux potes réunis,
accepte le pétard que lui passe Djule, attrape un verre, le remplit (à raz
bord) de sky et s’assoit sur le canapé, face à la télé éteinte :
« Alors,
la forme, les gars ? C’est cool d’être en week-end, non ?
- Tu m’étonnes, acquiesce
Julien avec un sourire à l’attention de Paul.
- Ouais, c’est cool le week-end,
mais bon, là où je bosse, les journés passent vite, tu les vois pas défiler.
T’arrives peinard vers 9h15. A 9h30, t’as déjà dis bonjour à dix canons, fait
la bise à la moitié d’entre elles, bu un café, et tu vas tranquille dans ton
bureau. T’allumes l’ordinateur, tu lis tes emails, tu racontes des conneries
avec ton collègue, tu regarde passer les jolies filles dans les couloirs
vitrés. Puis, de temps en temps, t’aide un espèce de cadre trisomique ou
stressé qu’a des problèmes de téléphonie en lui parlant dans un micro casque
tout en lui faisant des grimaces salaces. Mais, rester le plus sérieux possible
dans la voix.
Sérieux, avec Steve, on s’marre bien, c’est cool. Et
puis vous verriez les meufs, les gars. Vous n’en reviendriez pas !
- Justement, on les a
jamais vu ces meufs, l’interrompt Julien.
- D’ailleurs, quand est-ce
que tu nous en ramènes une de ces superbes filles ?, lance Paul. Avec ses
copines si possible, qu’on puisse nous aussi apprécier.
Ce soir c’était justement l’occasion. Hey, les nanas, pour
explorer de nouvelles relations extraprofessionnelles, j’vous invite à une
soirée dansante. N’oubliez pas vos maillots de bain, venez nombreuses…
Ca l’aurait fait non ?
- Hum, hum, lui répond
Frédéric. Mais tu sais bien que j’attends d’avoir fini mon CDD de 6 mois et
d‘avoir signé mon CDI pour me lâcher dans la boîte ! Après, le contrat
dans la poche, les 12 000 balles sur mon compte 13 mois par an, j’vous dis
pas le nombre de petites nanas que je vais serrer…
- On verra, on verra, lui
répondent ses potes peu convaincus. A ta santé Fred !
- A la vôtre ! Au
fait, y à qui vient soir-ce ? Pas
de nanas en perspective ?
- Ben non, souffle Paul.
Que des couilles, comme d’hab. En plus, j’ai pas eu Sam. Y fait chier ce con
là ! Toujours sur répondeur. J’espère qu’il va rappeler ou se pointer.
C’est son plan… C’est lui qui sait où c’est.
On n’a plus qu’à attendre ce
crevard… »
Joignant
le geste à a la parole, il prend son paquet de rizzla-croix sur la table, en
retire deux feuilles, les colle en perpendiculaire et d’une langue furtive en
coupe un bout, ne laissant ainsi que le collant sur la première feuille. Il
dépiaute une cigarette, met le tabac dans le creux de sa main et, avec l’autre,
émiette sa boulette aidé par la flamme de son briquet :
« Tiens, Djule. Monsieur
le chômeur consommateur, rends donc service à la société : mets de la
musique. C’est la teuf que diable ! »
11 avril 2007
...
C’est la nuit:
la soirée en place.
Samedi 02h00,
Lointaine banlieue parisienne,
Aux alentours de Millon La Chapelle :
Un peu en retrait de la D46,
entre St Rémy et St Quentin, un petit chemin à travers bois conduit à une
propriété d’où s’échappe un bruit sourd de musique et d’éclats de rire. Déjà,
le long de la départementale, est garées une petite dizaine de voitures assez
classe. Le petit chemin en est rempli.
Sur le parking, parmi elles, une Ford Escort
autocollants « J’Y ta femme » et « Beastie Boys » sur la
lunette arrière.
Au milieu de la propriété, encadrée par un haut mur,
une maison de style bourgeois début du XXème.
Sur le pallier, on y trouve un groupe de quatre, cinq
personnes, 20-25 ans, mêmes chemises blanches ouvertes, mêmes tee-shirts taille
xxs à logo fun, mêmes cocktails à la main, mêmes rires éthyliques.
Dans l’entrée, un mec locks sur la tête, rasé de près,
petit bouc bien taillé, drague une nana ultra maquillée, piercing au sourcil,
cheveux mi-longs en vrac.
Dans la cuisine, autour de la table transformée en
délicieux fourre-tout composé de tout ce qu’on peut trouver dans une telle
pièce : cadavres de bouteilles, mégots en tout genre gisant dans autant de cendriers improvisés
(canettes de bière, reste d’aile de poulet dans une assiette en carton blindée
de mayonnaise, emballage de vache qui rit ,…) se retrouvent les habituels
crevards des soirées et autres affamés ou assoiffés. Dans ces quinze
mètres carrés, il y a bien une
quinzaine de personnes vaquant à leurs activités. Un mec en tee-shirt vert a
son crâne rasé dans le frigo, scrutant les dates de péremption des
yaourts ; une nana, rousse, petite, en mange d’ailleurs un à la pomme avec
le manche d’une fourchette ; deux lascars en jogging de marque,
visiblement bien retournés, surveille la cuisson d’une pizza au
micro-ondes ; un grand mec fin et mal rasé, quoique déjà bien allumé,
cherche sans relâche du rhum parmi les bouteilles.
Dans le long couloir, large, tableaux aux murs, il y a
bien au moins une dizaine de personnes qui discutent, dansent, boivent, fument…
Dans le salon qui donne sur un véranda, nous trouvons
une vingtaine de personnes dansant ou scotchant fauteuils et canapés. Dans un
coin de la pièce, près d’une belle cheminée, derrière ses deux platines, un dj
passe du ragga. Ca sent d’ailleurs la bonne herbe autour de lui. « Cocaïn
will brow your brain, but sensimillia is I-rie »
Sur la véranda, il y a cinq personnes qui dansent.
Casquette à l’envers, Quentin aide Kristina, tee-shirt La Chapelle
moulant, à remuer son corps sur le rythme jamaïcain. Baggy laissant dépasser un
caleçon Dim, Steph enlace Angèle, jupe courte, donnant ainsi à leurs mouvements
une connotation plus érotique qu’esthétique. A côté d’eux, Svetlana, couettes
sur les épaules, fait tout son possible pour suer, et elle y arrive, bien, en
plus.
Plusieurs individus, femelles et mâles, sont aussi
présents sur la véranda, penchés vers le jardin, où un espèce de bassin
rassemble à son bord peu éclairé quelques participants de cette soirée aussi éméchés que la faïence de ce truc qui
a du, effectivement, en de jours meilleurs, servir de piscine. On y distingue même,
sous des plantes exotiques, ce qui a probablement été, autrefois, un plongeoir.
Mais, à l’heure actuelle, malgré la quasi-pénombre, on se rend bien compte que
l’eau verdâtre qui la rempli n’a plus été chlorée depuis bien longtemps et que
c’est maintenant les crapauds qui profitent des joies de la baignade au milieu
des nénuphars. Grand bien leur fasse !
Son téléphone ayant vibré, Sam, descend de la véranda,
abandonnant Kristina et la danse pour quelques instants. Il va répondre, loin
du brouhaha, au bord de la piscine-mare :
« Allo… Ouais, les gars vous êtes relous !
Vous êtes où ?
- …
- Ah, quand même !
Mais comment vous avez fait vos comptes pou arriver là-bas ?
- …
- Bon, bon, c’est pas grave. Dis aux autres
d’arrêter et écoute-moi , j’vais t’expliquer comment trouver. »
Il part donc dans ses explications. Sam
est un vrai Bison Futé des parcours routiers, presque un 36 15 des itinéraires
de la région parisienne. Il donne l’impression d’avoir arpenté toutes ces
routes, de savoir exactement comment se rendre d’un endroit à un autre,
n’importe où dans un rayon de 50 kilomètres autour de Paris. Et pourtant, il
n’a pas son permis et ne conduit que dans de très rares occasions suscitées par
l’état de délabrement avancé des autres chauffeurs potentiels.
Mais, c’est un as du co-pilotage.
Donnez-lui assez de carburant fumable et buvable, et il vous guidera sans
erreurs de Viroflay à Sucy-En-Brie comme de Cheptainville à Mantes-La-Jolie.
Il indique donc, sans problèmes, à ses
copains, comment le rejoindre.
« Et vous perdez plus !
J’éteins mon portable. J’ai mieux à faire qu’à jouer les cartes Michelin pour
des gravats dans votre genre. Z’avez l’air bien fracassés, les potes. Allez, à
plus, y’a le Danemark qui m’attend. »
12 avril 2007
...
Samedi 02h00,
Sur une route entre
Saint-Rémy-les-Chevreuse et Chevreuse,
Quelque part au bord de
l’Yvette :
Dans
la Golf Sr de Fred, arrêtée sur le bas-côté, il règne un climat plus que
fumeux. Les joints continuent à se fumer et à se rouler, les bouteilles de
bière et celle de whisky tournent également et se vident à une vitesse ahurissante.
Au volant, son propriétaire, sourire jusqu’aux oreilles, jette une canette à
travers la vitre ouverte et en prend directement une nouvelle, non sans avoir
vérifié que la précédente avait bien atterri dans la rivière et s’écrie :
« Putain, les mecs, elle où cette
teuf ? J’arrive mesdemoiselles et mesdames. J’arrive, dès qu l’on aura
trouvé. Faites attention, préparez-vous ! »
A ses côtés, Paul, essuyant le goulot de
la bouteille de Grant’s avant d’en avaler une gorgée, s’énerve :
« Salaud de Sam ! Il nous a
encore mis en plan ! Elle est où cette baraque de merde ! »
Derrière, lui, Tim, baillant un bon coup
avant d tirer une bonne latte sur le pétard, en est toujours à sa première
bière :
« Ouais, vivement qu’on arrive.
J’suis naze, moi. J’crois que je vais aller me baigner direct là-bas. Une bonne
tête y’a que ça … Après, on verra. »
A ses côtés, Julien, bière entre les
genoux, roule un nouveau pétard et à l’air déjà bien décalqué :
« … ?
- Bon on le rappelle et il
nous dira où c’est ?, demande Frédéric ;
- Ouais… Mais, j’suis ûr
que ce connard s’est mis sur répondeur. Comme d’hab, répond Paul.
- Les gars, faut bien
faire kekchose, enchaîne Tim. On va passer la soirée dans la voiture…
- Pourquoi, ironise Djule,
on n’est pas bien là ? Au bord de l’Yvette ? On fume des pèts, c’est
chouette, ça pète, ça b…
- Ta gueule, le poète au
chômage, le coupe Paul. Bon, j’appelle le skater gosse beau, vos gueules les
mouettes….
Allô, Sam ?...Ouais ben, on est
du-per…. Là, on est en St-Rémy et Chevreuse, au bord de l’Yvette, y’a un
panneau y’a marqué « St-Forget »… C’est à cause de Fred, ce con a
fait n’importe quoi…
- Oh, l’autre, eh,
s’insurge l’intéressé. C’est même pas vrai, c’est Djule qu’a fait n’importe
quoi.
- T’es ouf ? C’est
Tim… »
Et un beau bordel cacophonique s’immisce
dans la voiture et par la même occasion à l’autre bout du fil d’où Sam met un
terme à leur dispute en expliquant à Paul comment se rendre à la soirée.
« Vous voyez, annonce ce dernier,
en raccrochant. C’est moi qu’avait raison. Allez, Fred, fais demi-tour. »
« The
show must go on » lance Julien en même temps que le moteur.
13 avril 2007
Toujours la nuit : on nage en plein
dedans !
Samedi 03h00,
Chez Gilles,
Dans le salon, sur un fauteuil:
Pourtant, il le savait Tim, il n’aurait
jamais du venir, il était fatigué. Mais il est là, assis au fond de ce
fauteuil, scotché. On ne le remarquerait quasiment pas tellement il ne fait
qu’un avec lui. Ils d’ailleurs tous les deux la même teinte : pâle.
S’il est là, physiquement, Tim, on ne peut pas dire
que son esprit soit lui aussi présent, au milieu de tous ces gens qui
s’amusent,ou qui comme lui, comatent.
Pour l’instant, il se sent comme le spectateur
immobile de ce qui se déroule devant lui. Il a l’impression d’être au cinéma
sauf qu’au lieu de regarder un film assis dans une salle, il le voit de
l’intérieur. Il est assis dans l’écran, invisible pour les acteurs, n’ayant
aucune prise sur eux. Déconnecté du réel.
Pour se rassurer, pour se dire que ce n’est pas vrai,
il essaie de communiquer avec un mec, assis pas loin, sur un autre fauteuil,
dans un état apparemment aussi lamentable que lui, sweat à capuche rabattue sur
la tête. Sans résultats. Tim tente d’ouvrir la bouche, y parvient, essaie de
former des mots, n’y arrive pas.
Ne réussissant pas à capter l’attention de son voisin
et collègue de fauteuil, il s’efforce d’attirer celle d’un groupe de pingouin,
non loin de lui, en leur faisant des gestes. Mais, alors qu’il se rend compte
de son impuissance à remuer les bras, il réalise du même coup que cela ne peut
pas être des pingouins qui discutent.
Wouahou, pense-t-il, je suis bien raide, moi.
J’hallucine grave, là. Des pingouins… Kesk’y
m’arrive ? C’est à force de filmer des clébards que je vois des ping…
Non,
vraiment faut qu’j’arrête tout, moi.
Sur
ce, il ferme les yeux et son corps, chargé à bloc de gin et de shit, lui donne
des frissons chauds partout, des pieds à la tête, puis, la sensation de
décoller comme aux montagnes russe. L’impression stoppe net quand il rouvre ses
yeux. Mais, devant lui, tout bouge, les gens, normal, mais aussi les meubles et
les murs. Rien ne va plus, tout devient flou. Les couleurs s’estompent tel un
vieux téléviseur à la luminosité réduite. Il referme se yeux. Nouveaux frissons
brûlants.
Pourtant, il le savait Tim, il
n’aurait jamais du venir, il était fatigué. Heureusement, il n’avait pas
terminé trop tard, au taf. Il avait pu passer chez Caroline juste après. Dire
qu’il aurait pu rester chez elle à passer une tranquille soirée à deux :
télé-calins, fornication, cigarette au balcon, puis quand la belle sera
endormie, elle s’endort vite, un petit stick fumé en cachette dans les
toilettes, fenêtre ouverte, puis, doucement la réveiller en l’embrassant et
remettre ça, puis gentiment s’endormir dans ses bras….
Voilà,
ce qu’il aurait du faire et si son téléphone n’avait pas sonné dix minues après
son arrivée chez sa copine, c’est sûrement ce qu’il aurait fait.
« Allô, Tim ? C’est Fred. J’suis à bloc, j’sors de l’apéro avec des collègues
de bureau, pastis à gogo… Tu sais la hot-line, c’est hot sur toute la ligne…
- Ah ? Salut Fred….
- Alors, tu fais quoi ce
soir ? On s’rejoint chez Paulo, j’ vais là….
- J’sais pas trop, j’suis
naze, là, j’sors juste du boulot, j’…
- Justement, gars, c’est
le moment. Viens et ramène des nanas de ta télé. Ouais, de belles nanas
télévisuelles, bonnes et surtout chaudes… Ouais, chaudes, mon pote. Bonnes et
chaudes. Chaudes de la chatte !
- Hum… C’est pas vraiment
comme tu crois, Fred. Puis, là, en plus j’suis chez Caro.
- Passe lui le bonjour de
ma part, petit veinard. Embrasse pour moi sa fesse gauche. Smack….
- Arrête t’es con…
- Non, sérieux, ramène
toi. Ca va être la teuf tu mois. Si t’y est pas, tu l’regretteras. Motive Caro,
j’sais que tu sauras comment t’y prendre, vieux saligaud… Allez assure,
viens !
- Ok, ok, je lui en parle…
- Cool, ça va être la
TEUFFFFF !
- Bon, ben on s’rejoint
chez Paulo, alors…
- Ben , tu vois, Tim,
quand tu veux… Allez à plus, gars et as trop de cochonneries avant de venir…
Salaud… Et n’oublie pas ton maillot… Ciao bello,..
- Salut. »
Et
Tim en parla à Caroline, jolie brunette aux yeux bleus, étudiante en DESS de
psychologie scolaire et pianiste émérite :
« Franchement, j’suis
vannée. J’ai passé ma journée à jongler entre psycho, métro et piano. Alors,
passer une soirée au milieu de tes toxicos de potes avec, en prime, en tête du
peloton, l’autre espèce de pervers frustré de Frédéric, non, mon choux. Je
préfère qu’on passe la soirée, ici, tous les deux.
- Attends, qu’est-ce que
tu as dis sur mes meilleurs potes ? J’ai du mal entendre…
- Oh, fais pas l’ingénu,
Timothée. Tu sais comme moi que tes potes, ce n’est pas vraiment ce que tu as
de meilleur, mon biquet.
- Eh, c’est avec eux que
j’ai fait mes plus belles, mes premières et les pires conneries. Et puis, je ne
t’ai jamais parlé de tes copines, Hein ?
- Il ne manquerait plus
que ça mon cœur. Non, reconnais-le, tu as passé l’âge de faire de conneries
avec tes potes. Tu n’avanceras à rien avec eux ! »
Et
là, ce fut trop tard, le point de non retour était atteint, celui de la
discorde aussi. Même si c’est plausible que Tim et ses potes n’avancent pas des
masses dans une direction ascendante et constructive lorsqu’ils se retrouvent
(du moins aux jolis yeux de Caroline), la question n’est pas là, n’est plus là.
Non, on ne parle pas ainsi des copains. Parce que sinon, les copines parlons-en :
chochottes , coincées du cul, humour néant , préoccupations à deux
balles, dépourvues d’intérêt les filles.
L’amitié supplante l’amour.
Chacun campe sur ses positions, le ton monte, l’écoute
s’efface.
Puis,
Tim est parti rejoindre ses potes pour faire la fête, non sans avoir récupéré
son caleçon de bain, resté chez elle depuis leurs dernières vacances à la mer (ça
faisait si longtemps ?!), laissant Caroline pleurer et lui recommander
de prendre toutes ses affaires si « tes potes et leur délires de
merde (l’) intéresse plus qu’ (elle) ».
Résultat :
un nouveau problème à gérer pour Tim. Recoller les morceaux, comme à chaque
fois, ou, pour une fois, casser pour de bon ; That is the question. La
réponse viendra en temps et en heure.
Non,
il le savait, Tim, avachi dans son fauteuil, il n’aurait jamais du venir. Déjà,
un sale pressentiment l’avait traversé quand ils s’étaient paumés pour venir.
Puis, sur place : la déception. Ayant déjà pas mal fumé, il ne pansait
qu’à une chose : piquer une tête dans la piscine, histoire de se
réveiller, d’avoir la patate pour la soirée. Ouais, il s’y voyait déjà, faisant
des longueurs.
Alors,
quand la première personne qu’il rencontra sur place, un vieux pote de lycée
oublié, lui annonça que les crapauds étaient bien les seuls à en profiter
de^puis longtemps, de la piscine. Tim fut vraiment dégoûté.
Pourtant,
il le savait, il devrait être au pieu en amoureux avec Caroline et non pas ici
à se bourrer la gueule au gin pour noyer dans sa mémoire la défunte piscine et
finir, comme une larve, dans ce putain de fauteuil.
Il
le savait. Pourtant, il est là, impuissant face au monde qui tourne (c’est le
cas de le dire) autour de lui. Yeux ouverts ou fermés…
14 avril 2007
...
Samedi, 03h30,
Chez Gilles, au deuxième étage,
Dans une chambre :
Si Sam et Kristina, ainsi que
Steph et Angèle, ont choisi d’aller jusqu’au deuxième étage, dans la chambre la
plus reculée, ce n’est sûrement pas pour que tout le monde sache ce qu’ils y
fabriquent. C’est la raison pour laquelle, nous ne savons, ni ne saurons rien
de ce que font ou ne font pas ces deux couples, ensemble ou séparément, à cet
instant précis.
Nous
ne pouvons que supposer, s’intriguer, s’imaginer, à moins que nous ne
préférions l’ignorer. De toutes façons, trêve de considérations bien ou mal
placées, on n’en saura pas plus à l’heure actuelle. Alors, cela ne sert à de
s’acharner.
C’est
la fête, faut s’amuser.
15 avril 2007
...
Samedi, 03h30,
Chez Gilles,
Dans le jardin,
Tout au bord de la piscine pas du tout bleue marine :
Affalé dans ce qui fut, sans
doute, un transat à une autre époque, fumant un spliff avec Paul, Fred
contemple, dégoûté, l’espèce de bassin délaissé par l’ensemble des fêtards et
pour cause :
« Quand même, ce connard de Sam, lâche Fred. Il
abuse. Ouais les gars, vous allez voir, y’a une piscine chez Gilles, elle est
mortelle. Tu parles, elle est plutôt morte cette pute de piscine. Rouillée,
moisie. C’est pas ce soir que je pourrais inaugurer mon moule-burnes tout neuf
de chez à fond la forme….
- Ni même te serrer une
gonzesse, vu comment t’es parti, rétorque Paul qui reçoit le pétard. Par contre, niveau vents, chapeau, c’est ta
soirée.
- Oh, oh, calmos, frêrot.
Fredo n’a pas dit son dernier mot.
- Je sais, je sais, tu vas
me ressortir ta foutue théorie.
- Ce n’est pas une
théorie, gars. C’est une pratique. Prouvée et certifiée. J’ai déjà distribué
dix-sept cartes et y a bien encore sept ou huit nanas avec lesquelles j’ai
encore rien tenté.
- Et c’est les plus
moches… Fais-moi rire le Casanova des cageots.
- Je t’arrête tout suite.
C’est les moins moches. En plus, pour mes cartes, il n’ y en a que huit qui
l’ont déchiré. Sur dix-sept de données, c’est pas mal, déjà. Neuf jolies
chattes qui, potentiellement, m’appelleront pour une partie de jambes en l’air.
- Lâche l’affaire, De-Frè,
tu te fais du mal.
- Oh, tu ne comprendras
jamais rien à la gente féminine, tiens.
Allez, moi j’m’arrache. Je te laisse draguer les
grenouilles. Je viens de voir passer une charmante petite rousse qui n’a pas
l’honneur et le privilège de me connaître déjà. Ah, Zora, me voilà, oulala.
Allez, ciao gars
- Ouais, c’est ça, c’est
ça. Vas-y, don Juan, c’est dans la poche. La poche de la veste… Ah !
Ah ! Ah ! »
Et
voilà le Fred qui s’approche de la rouquine tout en s’éloignant de Paul qui,
lui, est rejoint par un petit groupe de personnes, verres à la main, rires
bruyants sur les lèvres.
La
petite rousse, frisée, un peu popote sur les bords, s’est arrêtée dans
l’escalier qui remonte vers la véranda. Elle cherche puis sort un paquet de
cigarettes, en extrait une, la porte à sa bouche, palpe ses poches à la
recherche d’un briquet. Une flamme vient alors éclairer son visage parsemé de
tâches de rousseur et par la même occasion calcine le bout de sa clope qui
rougeoie en s’allumant.
Pendant
qu’elle inspire sa première bouffée, ses yeux verts suivent le trajet de du zippo Jack Daniels, apparu inopinément,
depuis l’extrémité de sa cigarette jusqu’à la poche de son propriétaire, en
passant par l’épisode de sa fermeture contre le jean, digne de la mythologie du
Far West, enfin, celle de Fred surtout
Ce
dernier s’arme de son plus beau sourire (quoiqu’il n’y ait pas de miroir et que
le nombre de bières, de pastis, etc… et de joints engloutis aujourd’hui
n’aident sans doute pas ce sourire à ressembler à celui que Fred a la sensation
d’effectuer) et l’accompagne de ces paroles :
« Vous cherchiez du feu, Mademoiselle ? »
Un
peu surprise, la jeune fille réprimande un hoquet et apporte sa réponse à celui
qui l’imagine déjà nue et le suppliant de la lui mettre plus fort (oh oui
encore !) :
« Sans doute…
- Avec moi, c’est du sûr,
affirme-t-il en appuyant ses mots d’un clin d’œil aussi stéréotypé que faux et
lamentable (rien que ça !).
- Ah ...
- Et oui, avec Fred,
moi-même, toute demande a une réponse. Objectif : satisfaction optimale.
- Ah bon…
- Exactement,
réplique-t-il sans se soucier nullement du fait que son interlocutrice est plus
occupée à se tenir debout et à contenir son ivresse qu’à l’écouter déblatérer
son boniment.
Avec Frédéric, c’est bien connu, je dirais même plus,
c’est bien conique, y’a pas de hic... Alors ? Qu’est-ce que tu fais dans l’heure qui vient ? Tu
viens ?
- Oh, ben là… Faut que j’y
aille. Je dois rentrer… J’crois que j’ai un peu trop bu…. Et puis on m’attend
pour partir…
- Ah, quel dommage, parle
bien Fred, vous voir fut un vrai hommage. Ces quelques instants furent
palpitants. Vous quitter, je m’y suis résigné. Ne plus vous voir, y croire et
je broie du noir. Tenez, prenez et appelez quand vous voudrez. »
Il sort de la poche de sa chemise une carte brisolée
et la tend à la rouquine qui la met dans son paquet de clopes, avant de le
ranger et de se tirer par l’escalier, balbutiant quelques mots pouvant
ressembler à « au revoir, merci. »
Mais
de toutes façons, Fred ne l’écoute même plus.
Une de
plus, ça fait 18 de distribuées, pas mal pour une soirée.
Ce
charmant jeune homme ne se sépare jamais de son lot de cartes de visite. Il en
a un carton plein chez lui et la moitié d’un dans le coffre de sa voiture, sans
compter celles qui traînent un peu partout : dans ses poches, au boulot,
chez ses potes (quoique là, elles finissent souvent découpées et transformées
en filtres à pétards).
Il
en a fait 300, aux frais de Allô-Tel-Fax-A-Repartel. Lettrage canon, carton
épais avec, en prime, une photo couleur (retouchée et embellie par ordinateur),
ces cartes de visite n’ont qu’un seul but : être distribuées au maximum de
filles possibles. C’est une idée à lui (à moins qu’il ne l’ait vu dans une sale
série télé), donner ses cartes de visite aux nanas qu’il rencontre, mais aussi
à celles qu’il ne fait que croiser…
Comme
ça, affirme-t-il, elles gardent un souvenir et une trace de moi, elles ne
peuvent m’oublier. Ce n’est pas banal, cela n’arrive pas tous les jours qu’un
mec vous glisse une carte visite. C’est qu’il doit être spécial.
Bien sûr, cela élimine un
certain nombre de bêcheuses, de prétentieuses, qui de toutes façons…
Mais,
une bonne majorité la garde, la met dans un coin. Et parmi cette majorité,
il y a bien une minorité statistique qui, un soir, esseulée, intriguée, amusée,
flattée ou même bourrée qui décrochera son téléphone, son portable, son fax,
son email et qui prendra contact avec son propriétaire qui a une si belle
gueule sur la photo et tant d’humour.
La
flèche atteint sa cible, le contact est établi. D’après Fred, 90% de réussite
après cette étape. Les 10% restant, cela il ne le dit pas, concerne les jeunes
ou moins jeunes filles qui ont une bonne mémoire visuelle. La différence entre
la photo et la réalité étant flagrante et parfois dissuadante.
Voilà
une des techniques de drague de Fred et quand on y réfléchit bien, on est dans
la drague, au sens premier du terme : drague : n.f. : Filet à
manche pour pêcher à la traîne (dixit
le Petit Larousse Illustré 1985). Selon lui, il y aurait, en région parisienne,
déjà 112 filles (celles de ce soir y comprises) qui seraient en l’heureuse et
chanceuse possession de sa carte. Rien qu’en un mois. Et déjà cinq appels, dont
trois conclusions d’un soir, une de deux soirs et une non conclusion. Bon, cela
fait 20%, mais bon, sur un si petit échantillon, on ne peut juger.
Personne
ne peut vérifier et n’en est aussi persuadé que lui.
Pour l’instant, la rousse ayant disparu dans les
méandres de la nuit, Frédéric s’en va rejoindre Paul, sans oublier d’attraper,
au passage, une bouteille de vodka qui traînait sur les marches.
Une
petite pause s’impose, je vais rouler un beuze.
C’est
pas la partouze ici, c’est pas grave, à la maison y a Penthouse….
16 avril 2007
...
Samedi 03h30,
Chez Gilles,
Dans les toilettes :
L’odeur et la couleur qui trônent
en ce lieu ne laissent aucun doute sur l’état de son squatteur et, même
daltonien et dépourvu d’intérêt, la position du fêtard couché sur la cuvette
montre bien au visiteur les ravages de l’abus de vin rouge sur l’organisme de
Julien.
Sans
savoir pourquoi, lui qui n’en boit jamais, après une dizaine de bières, le
quart d’une bouteille de whisky, deux ou trois verres de punch (à moins que ce
ne soit plus), Djule a bel et bien jeté un sort à plusieurs bouteilles de pif.
Sans
doutes, la présence d’une jolie demoiselle (maquée, mais c’est jamais marqué
sur la tronche) a facilité la dégustation abusive de ces crus. Fasciné par son
regard plus que par ses éloges du breuvage de Bacchus, il est resté bien
longtemps avec elle, à avaler des verres de vin. Un Bordeaux
je-ne-sais-plus-quoi, un Bourgogne je-n’-avais-jamais-entendu-ce-nom-là-avant,…
Les
bouteilles vides l’ont entraîné, à ses côtés, sur la piste de danse. Au moment,
où porté par la musique, il allait se rapprocher, physiquement, vers
l’œnologue, d’une façon un peu plus intime, celle-ci a été kidnappée,sans
contrainte, par un éphèbe qui s’avéra, aux baisers qu’ils échangèrent être son
copain.
Déçu,
Julien continua pourtant à faire bouger son corps au milieu des danseurs (il
regardait uniquement les danseuses. Toutes Maquées, merde !)
jusqu’à ce que son estomac, qui n’avait guère apprécié le fruit de la vigne
fermentée mélangé à d’autres mixtures, l’entraîna, précipitament, jusqu’aux
toilettes où, juste avant d’atteindre la cuvette, il en profita pour repeindre les
cinq mètres carrés de la pièce en rose rougeâtre. N’ayant pas eu le loisir de
fermer la porte à temps, il se fit alpaguer par Gilles et se vit remettre un
rouleau de sopalin.
Rien
n’y fit, plus il nettoyait, plus il salissait, se vidant de tout son saoul,
allant jusqu’à expulser de sa bouche une sorte de bile teintée de rouge qui
tâche. Il poussa la porte pour cuver et gerber tranquille, mais négligea le
loquet.
Alors,
depuis plus d’une demi-heure qu’il est là, au milieu de son vomi, toutes les
cinq minutes, une personne ouvre et le voit : qui referme dégoûté, qui
essaie de lui parler, qui lui propose un café (salé ou pas), qui se fout de sa
gueule, qui hausse les épaules….
Il
est mal, julien, il ne répond plus. Tout au plus, il geint. Le plus souvent, il
ignore ou fait semblant, car lorsqu’il ouvre la bouche :
beuuuuuuurrrrrkkkkk…
17 avril 2007
...
Le jour se lève : fin de soirée
difficile ?
Samedi 05h45,
Chez Gilles,
Dans le salon:
Quelques dizaines de personnes
envahissent encore le dance-floor. Elles ont l’air perchées et vu le type de
musique qui est en train d’être mixée (de la techno au boum boum bien bourrin),
la chimie doit bien y être pour quelque chose.
A
part Tim, toujours au fond de son fauteuil, la plupart des occupants du lieu
sont issus d’une bande fraîchement arrivée. Ils sont plus jeunes, un peu moins
de vingt ans, sautent de partout, bougent dans tous les sens, ecstasiés à
souhait, acidifiés à forte dose.
Se
faufilant à travers cette faune en transe, Paul, surgi d’on ne sait où, se
précipite sur Tim, le secoue, essaie de le réveiller sans ménagement ni
compassion. Il a l’air pressé, limite stressé, Paul. En moins d’une minute, Tim
ouvre un œil… deux yeux… jette un regard dans le vide… le fixe sur celui de
Paul, qui déjà le speede :
« Hey, Tim, Wake up…
Arrête de scotcher… Viens on s’casse,
j’t’expliquerai dans la caisse. Mais là, faut vraiment qu’on y aille. Sam s’est
déjà barré, avec sa danoise. Je vais voir où est Julien, toi, rejoins Fred qui
est déjà parti pioncer dans sa caisse. Putain, speede, merde ! »
Le
pauvre Tim, émergeant à peine, a bien du mal à imprimer d’un seul coup toutes
ces informations. Il regarde, hébété, son pote taper son coup de
pression :
«
Oh, oh… Tranquille… Je me réveille, moi…. Pourquoi faut qu’on s’taille ?
- Putain, t’es relou, va à
la caisse, j’arrive avec Djule dès que je l’ai trouvé. J’vous expliquerai
là-bas. Allez vas-y, lance Paul avant de se lancer lui-même à la poursuite de
Julien et de disparaître ainsi du champ de vision de Tim, certes réduit, le
laissant ainsi reprendre plus calmement contact avec la réalité agitée dans
laquelle il se trouve. »
Il
n’est pas très long, Paul, à dénicher Julien. Ce dernier pionce, toujours, dans
les chiottes. Il le secoue violemment jusqu’à ce qu’il arrive à le ranimer peu
à peu :
« Allez mon vieux, on décolle. Tim et Fred nous
attendent à la voiture, on n’attendait plus que toi. Putain, mon gars, t’a
retourné les chiottes, on dirait, vlà comment ça pue.
- Oh putain, mon bide,
gémit Djule. J’ai trop abusé du pinard, moi… »
Paul,
faisant fi de l’état et de l’odeur de son pote, l’aide à se relever, il
l’accompagne dans la cuisine dévastée, lui procure un grand verre d’eau, et ils
s’en vont vite fait. Julien a encore son grand verre d’eau à la main lorsqu’ils
arrivent à la voiture où ils rejoignent Tim et Fred qui ont du mal à refaire
surface. Ils sont donc trois à être dans les vapes tandis que le quatrième
larron de Paul est tout excité et pousse ses copains à se bouger et à détaler
sans plus tarder.
18 avril 2007
...
Samedi, 6h00,
Sur la route des Ulis,
La Golf
La Golf de Fred dévale tranquillement la D46 sous un
soleil se levant sur une vallée de Chevreuse assoupie. Assis aux côtés de ce
dernier, Paul est surexcité, il a le regard vif, un large sourire et une envie
folle de tout raconter à ses potes qui, à part Fred concentré sur la route et
par la même occasion sur la musique de boîte qui s’échappe en sourdine de son
autoradio high-tech, sont dans un semi-état comateux typique des fins de
soirées difficiles. Mais, Paulo, lui a l’air plutôt enchanté de sa soirée et
pour cause :
«
Bon, les man, faut que je vous raconte… Ok, je vous ai un peu pris la tête,
j’ai pas été très diplomate pour vous faire comprendre qu’il y avait urgence,
qu’on devait à tout prix se barrer de cette baraque de merde..Je vous dois des
explications.
Tout
à l’heure, après que toi, Fred, tu m’as laissé en plan pour aller te réfugier
dans ta caisse, tandis que les deux autres, hey les gars pioncez pas, écoutez,
vous étiez en train de scotcher tout pouille-dé, moi je suis part voir où Sam
avait disparu. Ne le trouvant pas, j’ai opté pour aller faire un tour dans les
étages, histoire de voir s’il n’était pas en train de faire des folies de son
corps avec sa dernière conquête. Je sais, ça s’fait pas d’aller emmerder un
pote lorsqu’il tire sa crampe, mai bon, j’me faisais chier.
Arrivé
au premier, j’ai donc ouvert les portes des différentes pièces sans résultats.
Ni dans les chiottes, ni dans un espèce de débarras, ni dans ce qui ressemblait
à une chambre et encore moins dans ce qu m’a paru être un bureau.
J’allais donc monter au deuxième Quand j’ai croisé son pote et sa copine, puis
Sam et sa nana qui en redescendaient. Il m’a dit avec une expression pleine de
sous entendus, qu’il,partait finir sa soirée avec eux et que, moi, j’avais
intérêt à redescendre fissa vu que Gilles avait carrément interdit l’accès aux
étages et que si il me voyait là il serait furax et que lui aussi, Sam, s’en
prendrait plein la gueule étant donné que c’était lui qui m’avait invité et que
donc, pour l’autre con, il était responsable de moi. J’vous passe les détails…
Hey, les gars, vous m’écoutez. »
Pas
de réponse, bonne réponse. Paul
continue donc son récit :
« En
fait, je ne suis pas redescendu. Bravant l’interdit, j’ai attendu de les voir
disparaître en bas de l’escaler, faisant style j’vais aux toilettes. Et je suis
monté au second, j’avais décidé de jouer les explorateurs d’intérieur. J’ai
ouvert la première porte venue et là vous devinerez jamais ce que j’y ai
trouvé. Y’a pas de hasards.
- Va au fait, le coupe Fred
montrant du coup qu’il écoute plus qu’il n’en a l’air. Alors qu’esske t’à de si
intéressant à nous raconter. T’as tâté de la chatte ? Raconte….
- Putain, ce que tu peux
être fermé. Y’a pas que le sexe dans la vie. Ecoute…
- Mais non, j’suis ouvert,
y’a le cul aussi, rétorque Fred, mort de rire (gras le rire !)
- Quand tu sauras, mon
gars, c’est toi qui le seras, sur le cul… Bon, sérieux, j’ouvre donc la porte,
sans pitié. J’allume la lumière qui inonde la chambre car c’en est une. En
bordel, comme toute chambre d’ado qui se respecte, je vous laisse imaginer le
tableau : chaussettes qui traînent, tas de fringues éparpillé, bureau
croulant sous toutes sortes de papiers, lit à la couette défaite, guitare
désaccordée dessus, …
- Non, là, j’imagine pas
très bien. Donne plus de détails. Désaccordée comment la guitare ? En
ré ? en mi ? sois plus précis encore, ironise Frédéric.
- Arrête de me couper la
parole, s’il te plaît, t’es relou… Alors, je commence à farfouiller un peu
partout, j’sais pas ce qui m’a pris, mais bien m’en a prit, car vlà que je
tombe sur un tract du FNJ, puis un deuxième, puis des autocollants style :
« quand nous arriverons, il partirons. ». et c’est pas fini, derrière
la porte : un drapeau sudiste. Je jette un coup d’œil dans la
bibliothèque : uniquement des bouquins de Maurras, de Drieu-La Rochelle,
de Bernard Anthony-Romain Marie (un intégriste catho de la pire espèce), de
Céline (quoique vous me direz) et une saloperie de biographie dédicacée d’un
gros borgne. Un putain de repère de faf, merde.
- QUOI ? On était
chez un FACHO !!!, hurle Julien qui semble sortir de sa léthargie, faisant
ainsi sursauter tous les autres occupants de la voiture et effectuer une
embardée à Fred, surpris.
- Came-toi, tempère Paul,
content de l’attention procurée par son histoire. Je vais t’expliquer et tu
comprendras pourquoi, on n’a pas intérêt à y retourner, justement.
- Sa mère… Chez des
fachos… Ah, les enculés…, continue à marmonner Djule, lui qui a été un militant
actif du Scalp (Section Carrément Anti Le Pen) au débuts des 90’s.
- Justement, reprend Paul
tandis que Julien retombe peu à peu dans son sommeil éthylique. Justement, moi
aussi, je n’en revenais pas. J’étais dans la piaule d’un facho, activiste de
surcroît. Merde je me suis dit, faut faire quelque chose. J’ai d’abord eu envie
de tout péter, de pécho les tracts et les bouquins pour les brûler. Faut pas
déconner, un salaud de membre du FNJ !
Mais, contrairement à ces abrutis, j’ai réfléchi. J’ai
fouillé dans les tiroirs, sous le lit… Vu que c’était déjà le boxon, je ne me
suis pas gêné pour en foutre. Et vous ne devinerez jamais sur quoi j’ai pu mettre la main…
- Un numéro de Playboy
avec la fille de Jean-Marie à oilpé ?, devine Fred.
- Ta gueule !,
poursuit Paul. Dans un placard, dans une boîte de carambar, y’avait trois mille
balles !
- Et tu les as
endormi ?, demande Fred.
- Mieux que ça, non
seulement je les ai endormi, mais en plus, en poursuivant mes recherches je
suis tombé sur ça. »
Sur
ces mots, il extrait de son blouson Célio, compressée sous plastique, une balle
d’au moins deux cent grammes de skunk sous les yeux interloqués de ses potes,
poussant même le conducteur à reculer son allure par un brusque coup de frein
suscité par la surprise (décidément beaucoup surpris le Fred !).
Alors,
l’agitation s’installe dans la Golf. Fred et Julien, réveillé par la bonne
nouvelle alléchée, parlent ou plutôt braillent en même que Paul tente de finir
le récit de ses exploits. Tim, lui, n’a toujours pas ressurgi, sa tête ronfle
toujours contre la vite arrière.
« Je
vous invite chez moi à fêter ça autour d’un dernier pétard. Last, but not least car vu la quantité… Et puis au
prix du gramme y’a moyen de se lâcher, grave ! Et c’est les nazis qui
régalent !
- Wahou, t’as assuré mon
vieux , le félicite Julien, qui boosté par la nouvelle a totalement refait
surface. Niquer un enculé de ciste-ra et qui a le culot de dealer de la beuh,
en plus. T’as déchiré. A la guerre comme à la guerre. Putain, quand Sam saura
ça…
- Il n’en saura que dalle,
coupe Paul. Parce qu’on ne va rien lui dire à Sam.
- Faut quand même le
prévenir que son pote c’est un fils de pute de facho, s’interloque cette lope
de Fred. C’est la moindre des choses…
- Déjà, c’est pas son
pote, c’est son petit frère, je l’ai grillé, il s’appelle Henri, regarde,
répond Paul en montrant à son copain la carte d’identité du frangin qu’il
s’empresse de faire glisser par la fenêtre entrouverte et ainsi s’envoler à
travers les rues endormies qu’ils traversent maintenant.
- Cest pas une raison.
- Non, mais moins on est
dans l’affaire, mieux ça vaudra. Y risque pas de se laisser faire sans rien
dire, le petit adolf, il va être véner, il va peut-être nous soupçonner. On
sait jamais, alors pour l’instant : motus. »
La
voiture file maintenant à travers bois vers les Ulis à travers la côte de
Montjay et ses deux cimetières de chaque côté de la route. Fredéric, Paul et
Julien sont morts de rire, Paul es plus très fier de lui : trois mille
balles et deux cents grammes de beuh, imaginez le peu.
« Finalement,
conclut Paul tandis que la Golf de Fred se gare, non sans difficultés en bas de
son immeuble.
Finalement, cette putain de journée ne se finit pas trop
mal…. »




