01 avril 2007
.....la suite
Vendredi, 13h30,
Un entrepôt au cœur d’une zone industrielle.
L’horloge, sur le quai, indique
13h30. D’ici une à deux minutes, tout le monde sera revenu du vestiaire. Les
plus vieux auront enfilé leur tenue de travail. Les plus jeunes y auront juste
pris leurs gants, restant en jogging, blanc donc salissant, mais Lacoste, quoi,
la classe. Paul, lui arrivera direct à 13h34, heure du quai, sans passer par la
case vestiaire. Il enfilera, lui aussi ses gants. Les sortira de la poche
arrière de son pantalon troué et sali par plusieurs semaines de chargement et
déchargement de cartons.
Depuis
les trois mois qu’il bosse là, il a, d’ailleurs, toujours les mêmes fringues.
Son uniforme de boulot. Propres le lundi. Sales et poussiéreux le vendredi. Un
tour en machine le week-end pour un minimum d’hygiène. Et hop, nickels le
lundi.
Pendant
ces trois derniers mois, Paul n’est jamais allé au vestiaire. N’a pas pris le
casier qui lui a été attribué. Histoire de ne pas prendre de racines, de
repères. Se donner l’impression de n’être qu’en transit, de passage, sans
attaches. Prêt à repartir vers de nouvelles aventures. Pourtant, chaque
vendredi, tout comme ce matin, il re-signe son contrat d’intérim ;
immuablement.
Et
c’est reparti pour l’aventure et quelle aventure !
Sur
le quai, cet aprèm’, il reste encore un camion à décharger. Un rital. Un beau
bordel dans le semi-remorque. Des cartons tout petits mélangés à de trop gros
fourrés en vrac dans le camtar. Des numéros de colis figurant sur les
registres, d’autres non. Un amas de poussière terrible. Un chauffeur italien
pressé de se faire vider et repartir à travers les alpes pour rentrer chez lui
au plus vite. Un petit chef à la masse, c’est vendredi : le midi est
souvent arrosé. Bref, un sale boulot. Foutre tout ça en palettes en trois
heures. Une tâche plutôt réservée aux intérimaires de courte durée, ceux qu’on
reverra plus. A qui on peut faire faire toute la merde, puisqu’il faut bien la
faire. C’est le taf, pas la teuf. Mais bon, Paul, malgré ses trois mois de
boîte, un des plus ancien intérims de l’équipe, à part les embauchés, est
toujours bon pour la corvée. Réquisitionné pour le déchargement de l’italien du
vendredi après-midi. Il s’en tape, Paul. Il ne parlera ni aux vieux, ni aux
jeunes cons. Il fera son taf, c’est tout. Et c’est déjà beaucoup.
Il
s’en fout, Paul. On est vendredi, il lui reste 3 heures à tirer, maximum 4,
s’il manque un bon de livraison ou une autre connerie dans le genre. Et puis,
c’est le week-end. Tant attendu. Le but de la semaine, les seuls jours qui
vaillent la peine d’être vécus. Du dimanche soir, au moment du coucher, au
vendredi après-midi, il ne pense qu’à ça : LE WEEK-END !!!
Pour
lui, la vie, n’est réellement réelle que du vendredi 16h30 au dimanche 20h.Le
reste, rien à branler. Faut bouffer. Juste un mauvais temps à passer. Comme il
aime à le répéter, en poussant les portes de l’entrepôt, il déconnecte son
cerveau, appuie sur la touche off. Et parfois, pour l’aider, il se fume
un petit stick pour la forme. Ne le charge pas trop, juste ce qu’il faut pour
ne pas trop penser. Aidé par la fatigue et l’ennui. Ca lui suffit, ce petit
ke-sti jeté sur le parking, comme aujourd’hui. La substance agit. Et Paul
subit, agit au ralenti.
Mais,
on ne peut pas dire qu’il fasse mal son sale boulot de manutentionnaire, de
docker de terre. Non, il le fait plutôt bien. C’est juste que son esprit n’est
pas là. Il ne met aucun cœur à l’ouvrage, il exécute. Prolétaire intérimaire.
On peut tout lui demander, il le fait sans aucune passion. Pas de zèle. Pas de
protestations. Ici, il n’a pas que des amis. Les autres manuts’ le prennent
pour un suppôt du patronat, les petits chefs le méprisent.
Paul,
lui, il s’en tape de tout ça. Y joue pas sa vie. Il bosse. Point. Les yeux
rougis par le pétard, la gueule salie par la poussière, les jambes flasques de
fatigue, de défonce et de lassitude, son esprit est ailleurs. Ne pense à rien,
juste effectuer des tâches mécaniques, physiques. Faire abstraction du milieu
l’environnant.
Et
puis, c’est vendredi ! La semaine est bientôt finie. C’est le week-end. Il
a un plan pour ce soir. Une super soirée bien chan-mé. Dans la vallée de
Chevreuse, une baraque avec piscine. Il ira avec ses potes, et là, il remettra
son cerveau sur la touche on. Fonction marche accélérée. Prêt à tout
péter ! Bien foncedé pour bien en profiter.
Dans
son camion, sortant des cartons de chaises, Paul sourit. On est vendredi ;
CE SOIR C’EST LA TEUF !!!
02 avril 2007
....
Vendredi 13h30,
Boulevard Périphérique,
Quelque part entre Porte de Bercy et Porte de
Bagnolet :
Saloperie de moto en
panne ! Saletés de voitures en marche ! Ou plutôt à l’arrêt, au
taquet, cul à cul. Périph’ bouché ! Pourquoi tant de gens prennent leurs
mères de voitures à c’t’heure ? Fais chier merde ! Je vais encore
être à la bourre au boulot ! Et on va dire qu’j’le fais exprès !
Putain, c’est ma faute à moi si tous ces cons à quatre roues bloquent les trois
voies ? Fais chier, merde ! Bite ! Couilles ! Chatte !
Dire
qu’en ce moment, 13h30 sur le panneau lumineux « Périphérique
bouché », les sentiments qui traversent les pensées de Tim ne sont pas celles de la joie et de l’allégresse ne serait qu’un doux euphémisme.
Il
est véner, Tim. Bloqué dans la caisse à savon de sa mère, qui lui sert de moyen
de locomotion depuis que sa moto l’a
lâché. Deux mois déjà. Il est prêt à péter un câble.
Pourtant,
Timothée De Latour, Tim pour tout le monde sauf ses parents et sa grand-mère, a
tout pour être heureux. Une jolie copine qui l’aime et qu’il aime. Un taf
cool dans une branche qu’il aime et
qu’il a choisi, des horaires décalés comme il les aime, un bon salaire qui lui
permet d’acheter ce qu’il aime.
Par
contre, le voilà bloqué dans les embouteillages comme il le déteste. C’est un
jour gris, comme il les déteste. Il s’est levé à l’arrache, au dernier moment
comme il le déteste, car dans ces moments qu’il déteste, il n’a pas le temps de
se faire un bon café noir, comme il aime, ni de rester 20 minutes dans son
bain, comme il aime, et ainsi développer des projets qu’il aime dans sa tête.
Il
déteste ne pas faire ce qu’il aime autant qu’il aime ne pas faire ce qu’il
déteste. C’est un peu une philosophie de vie, comme qui dirait, une façon, non
seulement de voir les choses, mais aussi, comme il aime à le répéter, une façon
de les vivre.
Ca y est, c’est sûr, là, maintenant, j’suis à
la bourre, fais chier ! En plus, j’le savais, ça craint d’arriver en
retard aujourd’hui. Y vont faire la
gueule à Wistiti Prod’, c’est clair ! Les remarques, ça va encore être
pour ma tronche…
Trois
quarts d’heure plus tard, dont 41 minutes de bouchons, la barrière du parking
refuse de s’ouvrir pour laisser entrer Tim et sa voiture. Sa mère !
obligé de descendre de caisse pour appeler le gardien qui va encore me vanner
vu qu’j’ai une fois de plus oublié ce putain de code.
Sa
voiture parquée, Tim fonce direct à la cafèt’, histoire de prendre un ou deux
cafés vite avant de croiser le regard de l’équipe de tournage sûrement furieuse de son retard. C’est pourtant cette fine équipe qu’il retrouve attablée
devant des demis entamés voir finis :
«
Ah, Tim, scande le chef caméraman, viens t’asseoir, espèce de vieil
arrosoir ! On s’attendait plus à te voir, plus d’espoir ! Alors,
panne de réveil espèce de carte vermeil ?! Nuit difficile espèce
d’ustensile ? Périph’ surchargé, espèce de point g ?
- Putain, m’en parle pas,
les trois, putain les trois ! D’ailleurs, si ça a pas commencé, j’vais
pouvoir me prendre au moins trois
cafés. Au fait, ça a pas commencé ?
- Si, si, on y est, espèce
de duvet ! Tu vois pas qu’on bosse dur, espèce d’ordure ! Ca carbure,
c’est trop dur, mon enflure.
- Non, sérieux…
- Sérieux ? Espèce de
lépreux, on chôme on ne peut mieux. On attend môssieur…
- Moi ?
- Mais non, pas toi,
espèce de n’importe quoi, toi, on s’en bat ! On attend, espèce de gland,
le réalisateur, monseigneur le branleur.
- Ouf, tu me rassures,
Bob, lâche Tim, en vidant d’un trait son premier café et allumant sa douzième
clope de la journée.
- Arrête de flipper,
espèce de flipper ! T’es toujours à la bourre, mon balourd. Mais ce quart
d’heure de retard, espèce de glandeur vantard, on en fera pas une histoire à ta
gloire, ma passoire. »
Ainsi rassuré, l’ami Tim prend place à la table de ses
collègues et sucre tranquillement son deuxième café. Comme eux, il écoute Bob
déblatérer ses désormais habituelles conneries matinées de rimes aussi
foireuses et vaseuses que peu injurieuses.
Il a mis du temps à s’y faire, Tim. Non, le
cameraman number one ne le considère
pas comme un indien lorsqu’il lui demande s’il va bien, ni comme un aspirateur
lorsqu’il demande l’heure et encore moins comme une vieille serpillière quand
il raconte sa journée d’hier.
Non, il est comme ça le Bob. C’est son style, sa
touche personnelle, son originalité. D’ailleurs, grâce à sa pratique bizarroïde
du langage, Bob, l’espèce de blob, est devenu une figure de Wistiti Production.
C’est comme ça le showbiz, espèce de pare-brise, t’es
pas original, c’est le fond du bocal, les oubliettes à mon âge, ce serait bête,
dommage, espèce de potage. Sacré Bob, sûr qu’il parle ainsi, même au lit,
espèce de parapluie.
Tim
s’allume maintenant sa quinzième cancérette, il a fini de boire ses cafés, et
comme le temps, rien ne se passe, il fait comme ses collègues, il se prend un
demi.
Putain, on n’est pas couché, la journée n’est pas
commencée. Fais chier, allez autant picoler !
« Et toi, kess tu fais ce soir, espèce d’arrosoir ?,
l’interpelle Bob
- J’sais pas trop, ça
dépend quand on fini ce soir...
- Tu vas traîner dans les
bars, à la nuit noire, au zanzibar ?
- Non, non, j’ai un plan
soirée dans une baraque avec piscine près de Saint-Rémy-Lès-Chevreuse. Mais
j’sais pas trop si j’vais y aller, j’suis naze, pi j’ai des trucs à faire. Et j’dois choper mes potes, voir avec
ma meuf…
- Allez, sois pas con,
espèce de plafond, touche pas le fond, éclate-toi à fond, espèce de
poltron !
- Ouais, j’sais pas,
j’vais voir ».
Un signal lumineux indiquant le début imminent du tournage au studio Michel Drucker
interrompt la conversation. Cela signifie que môssieur le réalisateur (espèce
d’ascenceur), vient d’arriver et qu’il attend l’équipe technique pour enregistrer
un magazine de la chaîne caninophile « Tout, Mais Tout tout pour les
toutous » (TMTTPT pour les intimes). Comme c’est le principal client de la
boîte de prod’, la fine équipe prend le chemin du studio Mich’Druck’ emmenée
par son chef poéto-caméraman. Tim, assistant-cadreur finit son demi vite fait et s’engage à la suite de ses collègues.
Et c’est parti pour plusieurs heures d’enregistrement
à raccorder fils, caméras, câbles, films, etc.…
Et ce soir, j’fais quoi ? J’ y vas à cette soirée
ou je reste scotché comme un espèce d’….
03 avril 2007
....
Vendredi, 13h30,
Station Antony, ligne B du RER :
Sur le quai, la télé des horaires des trains indique
que la rame de 13h30 est sur le départ .Dans le wagon, où résonne la sonnerie
de fermeture des portes, un jeune tout en jogging et casquette jaune
s’introduit in extremis entre les battants qui se ferment. Le RER repart. A
cette heure-ci, les rames sont plutôt vides. Hormis le jeune qui vient de
rentrer, il n’y a qu’une dizaine de voyageurs : 2 ou 3 mamies égarées,
quelques chômeurs à sac Tati et autant de visages éteints. Parmi tout ce petit
monde banlieusard, le non moins banlieusard Samuel, casque sur les oreilles
d’où détonne le dernier son de Busta Rhymes, examine par la fenêtre les tags et
graffs bombés à l’arrache sur les moindres murs et autres supports bordant la
ligne (poteaux, blocs électriques, panneaux, cailloux, bâtiments, grillage).
C’est un regard d’observateur, de connaisseur,
d’amateur, limite de critique d’art. Il
passe ainsi chaque trajet à guetter les nouveaux, traquer les vieux repeints,
repérer les old school ineffaçables,
car respect, y represent grave. Il s’amuse à lister les noms des taggers, de
leur crews, ceux qu’il connaît, ceux dont les membres sont des potes, ceux
qu’on n’aime pas. Puis de temps en temps les siens, très peu, surtout des tags,
des vieux un peu effacés, pas forcément les plus beaux. D’ailleurs, bien qu’il
essaie de repérer les rares et précieux espaces encore vierges, sans nom, sans
peinture, et qu’il y cherche un accès
possible, le tag n’est pas vraiment sa passion, plutôt une vieille occupation
un peu délaissée. Il a pourtant passé bien des soirées à repeindre sauvagement
les murs, le sac à dos rempli d’aérosols et d’embouts, à jouer au chat et à la
souris avec les maîtres-chiens de la rapt. Et des après-midi au centre auto de
chez Carrouf à tirer des bombes sous le nez des vigiles quand c’était un ado
révolté.
Le temps a un peu effacé cette frénésie vandale et
scripturale. D’ado révolté, Sam est passé à l’ado attardé. Et si il a un peu
laissé tomber Messa One et Be hatch (son pseudo de guer-ta et le nom de son
crew), par contre il est toujours resté scotché à sa planche à roulettes. C’est
d’ailleurs pour ça qu’il est là, dans ce wagon filant vers la capitale, son
skate sur la banquette orange, sa casquette, grise, sans marque, posée un peu
de côté sur sa tête. C’est pour aller skater, faire des hollies, des 3-6 flips,
des grinds, puis éventuellement aussi, autant joindre l’agréable à l’agréable,
pour essayer de capter le numéro d’une meuf impressionnée, par sa dextérité,
son sens de l’équilibre, et la nonchalance avec laquelle il effectue toutes ces
figures.
Le RER arrive à Châtelet-les-Halles, la plus grande
gare souterraine de France, traversée chaque journée par des millions de
personnes, squattée par des milliers. Au milieu de toute cette faune urbaine,
des flics sur-vigipiratisés, cailleras sur-portabilisés, cadres
sur-attaché-caissisés, travailleurs sur-fatigués, mendiants sur-médiatisés,
musciens sur-sonorisés, parisiens sur
pressés, Samuel, éternel jeune sur-attardé sort du trou-forum des Halles,
escalator sous ses pieds, skate sous son bras et se dirige vers la Fontaine des
Innocents. La fontaine, quoi ! Ultime spot de skateurs connu de New York à
Sidney. Sam le pratique surtout pour la drague, pour les sessions plus
techniques, il préfère des spots plus underground. Mais pour serrer des nanas,
la fontaine, tout le monde le sait, c’est l’endroit idéal pour draguer des
provinciales esseulées ou des étrangères avides de french lovers.
Que demandent les jeunes ? Sex, drugs
and having fun my dear!
Justement, alors que Sam ride autour du jet d’eau,
parmi la racaille et les flics, à côtés de japonais nikonnisés et nikonnissant,
il remarque bien vite une jolie demoiselle d’un vingtaine d’années, poitrine
blottie sous tee-shirt moulant taille xxs marqué BEACH, nombril percé et
tatoué, baskets no name grises flashy aux pieds,
cheveux bonds au carré, sourire dentifrice admiratif, yeux bleu-vert fixés sur
lui. Et hop, voilà, le tour est joué, un petit 3-6 flip bien rentré plus tard,
le voici assis auprès de Kristina, étudiante en art contemporain à la Sorbonne,
quittant ainsi son Danemark natal pour 6 mois, loin de sa famille et qui
cherche des rencontres en faisant semblant de lire Kierkegaard en version
bilingue sur les marches de la fontaine.
Et que blablabla, et que blablabla, dans un mélange
franco-anglo-germano-danois et qu’on aille boire un coup en terrasse, et que
re-blablabla, et que je t’invite à une super nice schöne soirée party, yes, heute night, near Paris, a big baraque, yes, ja, mitte with
eine swimming pool, et que je te do you have eine maillot de bain ? you
know, un comment on dit déjà, a swim wear, alse skate-wear is wear für skating,
swim wear is wear for swimming,
Mais, la belle nordiste, n’a justement pas de
Badeanzug, et que je te it’s tombe gut. Paris, the town of das wear.
Let’s go zum kaufen eine maillot of swim au forum.
Et
voilà, le Sam, la beau gossitude en force, qui s’engouffre accompagné de son
skate sous ses pieds en équilibre sur les marches et de Kristina sur la marche
au dessus dans les profondeurs des Halles, via l’escalator blindé de people.
Yes I, voilà une soirée qui s’annonce bien.
Elle
doit assurer la belle danoise en monokini en forme de string.
04 avril 2007
...
Vendredi 13h30,
RN 2O, Antony,
Un studio dans un immeuble standing :
« France
inter, 13h30, c’est l’heure de la météo de Joël Collado… ». Julien jette
un coup d’œil sur son radio réveil, il est bien une heure et demie, ça fait
bien une heure qu’il est levé, un peu moins même, sans doute, mais il s’en
fout. Il est encore naze, crevé.
Pourtant, hier il s’est endormi assez tôt, vers une heure du mat’. Mais, ce
matin entre 7h05 et l’heure finale du cruel lever, il s’est réveillé au moins
quatre ou cinq fois, et rendormi d’autant, préférant continuer, dans un
demi-sommeil, ses rêves qui ces jours-ci sont bien plus palpitants,
intéressants et plaisants que ses journées. Mais bon, même quand on a rien
faire, qu’on a envie de glander toute la sainte journée, y’a quand même un
moment où il faut bien se lever, envie de pisser oblige.
Puis après, une fois debout, comme on a la tête dans
la cul (la fameuse fatigue chronique du glandeur professionnel), il faut bien
allumer une clope pour ouvrir ses yeux cernés et son cerveau décomposé. Pour
l’accompagner, il faut bien aussi un p’tit café qui aidera, à l’occasion, la
clope à faire la purge matinale de ses intestins.
Après, comme on n’a toujours rien à foutre, il faut
bien s’occuper, alors, Julien allume son ordinateur et la radio en même temps
qu’une nouvelle clope. Un petit tetris pour voir combien de lignes on va faire,
un petit coup de France Inter pour la culture générale et le temps passe.
Tetris fini Julien commence une partie de Poker électronique pour continuer.
Puis comme ça ne suffit pas vraiment comme occupation, il se met à chercher 2
feuilles, des bouts de clopes, un briquet, sa boulette de plus en plus petite,
et le voilà qui se roule le premier spliff de la journée. Léger, juste pour la
forme. Le premier, c’est pas la peine de forcer sur la dose !
Mais voilà, bientôt, il est déjà fumé, fini, dans le
cendrier, deux autres clopes aussi. Julien fait bouillir de l’eau pour un
troisième café soluble en sachet individuel. La radio commence son programme
2000 ans d’histoire (14h06), « aujourd’hui, le travail ». Tiens, v’là
un sujet qui me concerne, ironise tout seul Julien.
Voilà, la transition est trouvée. En hommage aux
travailleurs, il roule son deuxième joint qu’il charge comme un bourrin, le
premier ne lui ayant rien fait.
Il continue à essayer de gagner des gagner des dollars
virtuels en alignant les straights ou les fulls sur son vieil
ordinateur tandis qu’à la radio commence le portrait sensible d’un navigateur
solitaire, loup de mer ex-petit rat d’opéra. Tiens, il est 14h30.
Comme à chaque fois, chaque journée partie comme ça,
ça ne loupe pas. Voilà que François Lodéon arrive sur les ondes pour son
émission de musique classique. 16h04, putain, déjà, faut p’tête que je me
bouge un peu…Et hop, il éteint son ordi, mets un cd de Mad Professor
featuring Macka B, et là, fameux dilemme : que faire ? La
vaisselle ? Prendre une douche ? Ou bien passer le balai sur le
carrelage blanc maculé de cendres et de miettes ?
Reculant un petit peu devant l’effort nécessité par le choix entre ces différentes
tâches cleanesques, Julien qui justement vient de poser un regard sur
son stock de drogues, 5 cigarettes, moins d’un gramme de shit, plus de bières
au frigo, la bouteille de whisky est vide à 95%, prend une toute autre
décision. Une seule solution s’impose : éviter la pénurie de matières
premières !
Il jette un coup d’œil sur son magnétoscope, 16h12,
prend son portable, répertoire, lettre d (comme dealer), Denis ;
appeler : touche verte : « Allo, ouais, c’est Djul… salut
ça va…. T’es chez toi ?... Ok, à 5 heures…. Tchao ».
Il cherche un futal pas trop sale dans ton tas de
fringues peu ou presque portées, le trouve, l’enfile, la douche ça sera pour
plus tard.
Un petit coup de flotte bien froide sur la tronche, sa
carte de retrait, ses clés, ses clopes, et la monnaie pour le tabac dans sa
poche, ses lunettes de son soleil sur son nez, il sort de chez lui.
Il se retrouve dehors sur le trottoir d’un artère qui
commence à bouchonner dans les 2 sens (Paris ou banlieue province) en ce
vendredi après-midi. Un peu de pollution dans les poumons, un peu aussi dans
les yeux. C’est moche une banlieue le jour.
Direction le distributeur, entre sa carte et son code,
en ressort 6 billets de 100 balles. Traversage de route au milieu des caisses
roulant à l’arrêt voir au ralenti, arrivage au bureau de tabac. Sortage de la
monnaie, 3 francs et 70centimes pile
poil, et d’un bifton. Demandage, puis achetage d’un paquet de Pall Mall en 25.
Tout en reluquant les jolies jeunes mamans et les
jolies jeunes filles en fleur, il se dirige, clope au bec, vers la gare RER en
face de laquelle habite Denis.
Grand, maigre, étudiant 22-23 ans, un joli appart bien
situé, des parents aux bonnes situations,dj de rap, de techno, de jungle, de
dico , de funk et de dub, il est plus souvent à taquiner les disques plutôt
qu’aller en cours d’histoire pré médiévale de l’hygiène rurale à Paris VI.
Il ouvre la porte de son 3 pièces terrasse avec vue
unique sur les lignes de ER et sur la tour Effeil. Julien le suit dans son
espèce de salon non meublé où trônent deux MK2, une table de mixage, deux
grosses enceintes et des centaines de
vinyls en piles savamment étudiées. Il se remet derrière ses platines, face à
sa terrasse où poussent joyeusement de jolies plantes subversives, décoratives
et hallucinogènes.
« Assied-toi, man, je suis justement en train de
mixer un truc de ouf : un bon vieux Gainsbourg mâtiné d’un pur beat
drum’n’bass direct from London. Tiens, fais donc un bedo d’hydroponique et
écoute comment je vais te retourner le son.
Laissant son revendjeur faire tourner les
disques, Julien qui ne se fait jamais prier pour rouler, ni même pour fumer,
surtout lorsqu’il s’agit de la beuh du placard de Denis, s’exécute et ouvre le
sachet posé sur la table basse, y prélève deux bonnes têtes huileuses. Cette
beuh, lui avait dit Denis, fait 76% de THC pur. De la bombe atomique, un
Hiroshima, plus un Nagasaki dans ta tête.
Tandis que son hôte enchaîne son mix gainsbarre-jungle
ave un inattendu remix Debussy-Hardtek, Djule ne se prive pas de mettre la dose
dans le pèt’, sachant que Dj Nyde, accoutumé de fait, les fume presque purs.76%
putain ! On aurait tort de gêner ! Il rajoute, ainsi, un peu de
son shit dans le mix explosif à souhait.
Au bout d’un moment, plus attiré par l’odeur du joint
qui allait tourner et pas son sens marketing et commercial que par l’envie
d’une discussion stérile avec son client, Denis abandonne ses 33 tours, met un
cd de Renaud revisité par des rappeurs en marche sur sa Playstation et vient
s’asseoir à côté de Julien qui toussant, lui passe le pétard :
« C’était bien ? Hein, s’enquiert dj Nyde.
Moderne, original. Ca déchire, non ?
- Ouais ça change, lui
répond Julien, les poumons et le cerveau envahi par le THC pur à 76%
- A propos, quoi de
neuf ?
- Ben tu sais, la routine
quoi. ANPE, lundi ; ASSEDIC, mardi ; CAF, mercredi; REPOS, jeudi; puis, aujourd’hui… Et toi ?
- Moi, répond Denis en
avalant une pure bouffée, ça mixe, ça mixe. J’ai bougé à gauche, à droite,
pécho des skeuds, des plans soirée pour mixer, la routine, quoi !
- Ah ouais, tranquille…
Putain, elle est vraiment trop bonne ta beuh, y’a toujours pas moyen ?
Même pas un dix keusses ? Juste pour moi ?
- Sorry, man. Réserve
perso, tu sais. Moi, trop de shit m’endort. D’ailleurs tu veux quoi, comme
d’hab ?
- Yes, un cinq vingt pour
cinq, comme d’hab.
- Tiens, sers-toi, dans la
boîte. Choisis gars, prends le plus gros. Enfin, si tu préfères le plus petit…
- Ah ouais, alors je vais
te prendre le plus petit, s’esclaffe Julien tout en mettent le plus gros dan sa
poche. C’est cool, merci, tiens, prends la nuts, Mister Pablo Escobar,
Ah…Ah…Ah…
- C’est moi qui te
remercie, renchérit Denis en fourrant les cinq billets de 100 balles dans sa
poche, non sans les avoir rapidement compté. Bon, mon pote, faut qu’j’te vire,
là, y’a ma meuf qui va rappliquer… Au fait, tu fais quoi soir ce ? Je dois
mixer sur Paname, un p’tit bar sympa à Bastille, passe si tu veux…
- Mouais, why not ?
Envoie un texto dans la soirée pour me refiler l’adresse, si tu veux…
- Ok mec. D’ici-là,
havin’sex… Pour ma gueule, ça sera par tous les trous, allez à
plus ! »
Faisant
ses courses à la supérette, pack de 6 bières à 6,4%, imitation maison de 1664,
bouteille de William Grant’s, plat cuisiné « Poulet au riz créole »
surgelé, baguette, biscuits apéros et paquets de gâteaux super chers (l’effet
beuh qui fait consommer à tout va) dans son panier, Julien apercevant à
la caisse, sur le boîtier CB, la date du jour, vendredi 1 3, se rend
compte qu’il ne rendra pas, dans la soirée, au mix foireux de dj Nyde dans cet obscur bistrot branchouille. Non pas
que vendredi 13 enchaîne malaise, mais parce que ce soir y’a une soirée balèze.
Et tout en payant ses courses, Julien s’adresse mentalement à la caissière.
Et oui, Mademoiselle la caissière boutonneuse à la vie et aux sorties
foireuses, tu as devant toi un mec qui va à une soirée mortelle. Et non, j’ai
pas ma carte de fidélité, mais à moi les joints à volonté ! L’alcool va
couler à flots !
Putain,
le THC fortement dosé m’avait fait zapper cette soirée. Bon, allez Brigitte,
j’me speede. Sinon, j’vais louper le début des Simpsons à la télé, et puis faut
qu’j’aille me rouler un pétard si tu
veux être en conditions pour ce soir mon fêtard de lascar.
05 avril 2007
...



Avant-soirée : la mise en conditions.
Vendredi 20h00,
Les Ulis,
Un appartement type F3 :
L’eau est chaude, limite brûlante, mais ça fait du bien après une journée, une semaine de boulot. Les gouttes qui coulent le long de son corps, non seulement le nettoient, mais elles le purifient, aussi. Et ce n’est pas uniquement son corps qu’il purifie ainsi, Paul, mais c’est également son âme.
Ainsi,
écoutant le côté sombre de la lune des Pink Floyd à travers le bruit de l’eau,
il se met le jet dans la figure de longs instants, se lavant tant de la crasse
des cartons que celle du boulot en lui-même. Et ce n’est qu’en sortant, une
demi-heure plus tard, que Paul devient un autre.
Fini
Paulo le manutentionnaire lambda, voilà Mister Paul prêt pour le week-end. Il
se passe une bonne grosse dose d’after-shave sur le visage (il ne se rase que
le vendredi soir, exclusivement) et tout de propre vêtu (jean Levi’s, polo
Calvin klein, caleçon idem, chaussettes Burlington, la classe quoi !), il
sort de la salle de bain, coupe le cd des Floyd, allume la télé, se sert un
verre de pastis, s’installe dans son fauteuil et commence à rouler un joint.
Un
petit verre, un gros pétard, des biscuits apéros datant la veille, Paul regarde
le journal télévisé de la Deux (il boycotte TF1). Sous ses yeux qui rougissent
sous l’effet de la drogue, il voit défiler toute la misère du monde (guerres,
grèves, licenciements, catastrophes naturelles,…) et autres réjouissances
(campagne électorale en Lozère, sortie du dernier disque de Michel Sardou,..).
Comme ça, il reste en connexion avec le monde, il se tient au courant, il
s’instruit.
De
toutes façons, en attendant que la pizza décongèle au micro-ondes, il n’a pas
grand chose d’autre à foutre. A peine, huit heures et quart, la soirée ne fait
que commencer. C’est presque la fin de l’après-midi, parce que la fin de soirée
elle est loin et même plus que ça, il espère, Paul.
Le
mieux, pour lui, serait de se coucher après 5h3à, heure où sonne son réveil en
semaine. Comme ça, pas de problèmes de rythme biologique à respecter : il
suffit de l’inverser et le tour est joué.
Le
pétard et le JT terminés, il avale sa pizza surgelée en 5 minutes et cherche
sur son portable l’entrée « Sam », appuie sur la touche Ok et se
retrouve sur la messagerie de son pote : « Et oui, Samuel ne peut
vous répondre actuellement. Je sais c’est dommage, mais laissez moi un message
et si vous êtes sage je vous rappellerai.
-Putain,
Sam, tu vais chier à être toujours sur répondeur. Ouais, p’tit pd, c’est Paul
là. Rappelle pour ce soir, histoire de nous filer l’adresse, crevard. »
Il repose le téléphone, roule un nouveau spliff, puis met en marche Grand Tourissmo III sur sa Playstation II : vroum, vroum,….
06 avril 2007
....
Vendredi 20h00,
Paris, XVIIème,
Un bel appartement bourgeois :
En fond sonore, un bon vieux Wu
Tang Clan à l’ancienne. Dans la cuisine, Angèle et Svetlana regardent cuire les
pâtes. Dans le salon, autour d’une table basse où règnent verres et bouteille
de vodka, Samuel, bien installé dans le canapé tape la discut avec Steph, le
copain de la ricaine, Angèle, sous les yeux et les oreilles largués de Kristina
qui a du mal à comprendre toutes les finesses de la conversation
franco-parisienne de ces deux loustics.
Surtout
que vu ce qu’ils se sont mis dans la tronche depuis le temps qu’ils sont là, on
ne peut pas vraiment dire qu’elle soit fine, la conversation, mais bon, on s’en
fout. Tout qui Kristina qui s’en va rejoindre ses deux co-locatrices dans la
cuisine.
C’est
fou comme les préjugés ont la vie dure : les filles à la cuisine, les
garçons à l’apéritif dans le salon. Peut-être que ni en Russie, patrie de
Svetlana, ni aux States, ni au Danemark le MLF n’a jamais existé.
Toujours
est-il que Steph et Sam se perdent dans
les abîmes d’une discussion autour des différents spots de skate-board à Paris
et en banlieue. Quoi que ces derniers, Steph, étant skateur mais parisien pure
souche, il ne les connaît pas trop,
sauf bien sûr celui de La Défense, mais est-ce réellement en banlieue La
Défense ?
Puis,
les pâtes et les filles reviennent de la cuisine avec des assiettes et du
ketchup. Et tous, s’installent pour avaler ce plat international. Un petit
yaourt en dessert fait toujours l’affaire et, les gars occupés à rouler des
pets, les filles s’en vont faire la vaisselle.
«
Ouais, j’te jure, c’est un pur plan, la soirée. Faut pas louper ça, ça va
déchirer. Tu devrais venir aussi...
- Ben, ça craint pas si on
s’ramène à trop, avec les meufs on s’ra cinq en tout…
- T’es ouf ou quoi ?
Le mec qui fait la teuf, j'le connais on est plus ou moins à la fac ensemble…
Alors …
- Et c’est où, s’intéresse
Steph. C’est dans le 78. Au fin fond de la cambrousse, ça ? C’est pas trop
loin ?
- T’es dingue, même pas
trente bornes… Et puis, c’est pas vraiment la cambrousse avec des vaches et des
paysans, c’est plutôt fils à papa et belles poulettes. Non, franchement t’as
qu’à venir… T’as une caisse, non ?
- Ouais, ouais. T’as
raison, on fini les pétards et on y va… »
Là,
les yeux de Sam, bien que peu ouverts par la drogue fumée, s’écarquillent.
Cool, il a une caisse, c’est
de la balle. On va vraiment pouvoir y aller, même pas moyen de prendre le RER
pour se retrouver n’importe où au mieux dans un fourré fourré avec Svetlana, au
pire largué à Saint-Rémy, seul tout, sans plus aucun train. Mais y’a pas moyen,
ce gars là à une caisse. C’est la classe et c’est au bord d’une piscine qu’elle
me laisser lui ôter son nouveau joli maillot de bain vichy rose bonbon
(« ça c’est Paris »)… Allez, on fini ces pets et on est partiii….
07 avril 2007
...
Vendredi, 20h00,
Antony, RN 20,
Un studio dans un immeuble standing :
Dévorant une bd
fantastico-érotico-chevalerseque, Julien allume son dixième pétard de la
journée, installé confortablement dans son fauteuil. Une compil de ragga
jamaïcain tournant sans fin (mode random) sur la platine cd. Il attend que son
plat cuisiné finisse de chauffer au bain marie.
Rien
à préparer, même pas de vaisselle à faire. Foutre de l’eau chaude vite fait en
frottant sur une assiette et une fourchette. Et la casserole juste histoire de
la rincer (qui a dit que le plastique salissait ?).En plus quand l’eau
bout, ben on a le temps de rouler ou de fumer un pet, voir de lire une bd.
Sa
bd finie, il mange donc son poulet/riz à la créole tout en buvant au
goulot de sa troisième bière qu’il finit par la même occasion. La télé sans son
lui montre les images d’une sitcom pourrie. Regarder ça ou autre chose, qu’elle
importance. Juste des images à mater pendant que Mr Vega scande « She’s a
Ho » dans la pièce.
Son
repas terminé, il ne reste plus à Djule qu’à rouler un pet et qu’ouvrir une
autre bière pour passer le temps d’une soirée qui ne fait que commencer.
Bientôt, il fera pareil, boire et
fumer, mais il ne le fera plus tout seul et cela changera tout.
On n’est pas le même foncedé
tout seul dans son coin
Que lorsqu’on s’en met plein la
gueule avec ses copains.
De
plus, se dit-il, il va bientôt être l’heure de bouger avant de ne plus en avoir
la motivation. Il prend son bloc de shit et à l’aide d’un vieux couteau à la
lame cramée, il en extrait un bout d’un e quinzaine de joints qu’il fourre dans
sa poche, pour la soirée. Il attrape son paquet de cigarettes, en laisse
cinq sur sa table de chevet, pour demain. Il recycle un sac plastique en
y mettant la bouteille de sky et un vieux caleçon faisant office de maillot de
bain, passe cinq minutes à choper ses clés et son larfeuille, puis s’arrache de
son appart, direction chez Paul, via le RER.
Vu
ce que j’ai déjà picolé et vu ce que je risque de picoler ce soir, c’est plus
cool de laisser ma caisse, tranquille, dans son garage.
08 avril 2007
....
Vendredi 20h30,
Banlieue proche et nord de Paris,
Studios Wistiti :
C’est la pause au studio
Mich’Druck’. L’animateur de l’émission doit emmener son co-présentateur faire
et ses besoins. Et oui, on a beau être une star du petit écran, on doit quand
même y être emmené.
Et
Jean-Ed, en toute star canine qu’il est, n’en reste pas moins, justement, canin
et rien ne remplacera jamais son lampadaire favori. Tandis que Germain conduit
le caniche derrière le bâtiment, l’équipe en profite pour souffler. Et Tim, il
souffle. Tirer des câbles, changer des bobines, tenir les spots, toutes ces
belles joies de l’assistance, ça fatigue.
En
plus, c’est plutôt un relou Germain avec son « Jean-ed et Germain vous en
souhaite bien… A demain, à deux pattes… ».
Tout
ça parce que c’est le cousin de la meuf du patron. Toujours à rechigner,
toujours à se plaindre que son clébard n est pas assez éclairé, est trop
éclairé, que le plan est trop serré,
que le plan est trop large.
Et
puis ce con de producteur (lui-même beau-frère du frère du boss) toujours à
acquiescer et à appuyer ses caprices. On se croirait à l’émission du type dont
c’est le nom du studio.
Bordel,
faut qu’ils arrêtent, c’es juste une émission pour et sur les clebs sur une
chaîne du câble.
Stoppez
tout là, c’est pas bon les gars de croire que ça assure ce que vous
faites : une télé pour les chiens. Ca s’invente pas ça comme concept, ou
alors si, mais on en a honte… Et ses cons là, ils en sont fiers, et tout le
monde devrait en être pareil sous prétexte que c’est l’esprit Wistiti qui prime
ici, c’est pas le boulot, coco…Dirait
Bob et pense Tim en se tirant du studio.
Il se dirige vers la sortie,
pressé de décompresser de tous ces cons pressés. Il s’arrête dehors, devant le
bâtiment, pour se fumer une petite clope à l’air frais de Paris. Il sort aussi
son portable, l’allume (ah, non, merde, il est déjà allumé. Putain,
heureusement qu’il n’a pas sonné pendant l’enregistrement…) et le voilà qui
sonne. L’écran s’allume et affiche le nom de
Djule
tandis que Tim coupe sa sonnerie (la Traviata) en acceptant l’appel
entrant :
«
Ouais … Salut vingt, ça va ?
- Hum, hum. Peinard. J’te
dérange pas là ?
- Non, ça l’fait. C’est
pile poil la pause, je fume une clope dehors. Le clébard est parti chier, au
moins y fait pas chier pendant ce temps là.
- Ah, ben moi, j’suis dans
le rère, à Palaiseau, là. J’vais chez Paul, tu nous rejoins ?
Hein ? Tu te souviens ? Ce soir :
pure ré-soi en perspective. T’es de la partie ?
- Bof, j’sais pas, j’suis
naze. J’ai dit à Caro que je l’appellerai peut-être pour qu’on s’voit ce soir.
Puis, j’sais pas à quelle heure je finis…
- Bref, t’es pas motivé.
Bouge un peu, remue-toi ! Et oh ! Ca va être mortel, viens…
Assure !
- C’est ce que tout le
monde me dit, je sais, je vais voir…
- Passe donc chez Paul, y
aura de quoi te remotiver ! Et ramène Caroline, si ça la branche.
- Bof, j’sais pas trop, tu
sais, Caro, les soirées…
- Mais t’es ouf, mon gars !
Ce soir, ce n’est pas une soirée comme « les soirées ». Non, tu
réalise, pas c’est « the » soirée... Rappelle toi, on pourra
s’baigner. J’ai déjà mon maillot…
- C’est vrai, c’est cool,
y a une piscine…
- Alors passe chez Paul…
- Ok, j’passerai…
Peut-être… Sinon j’appelle.
- D’acc, man ! A
plus, bosse bien… Et embrasse le chien.
- C’est ça, à plus. »
Tim
finit sa clope, hésite à appeler Caroline. Non, il éteint son téléphone et il
attendra un message de sa part, c’est mieux. Il écrase le mégot par terre, le
jette dans le gros cendrier de l’entrée. Remettant son portable dans sa poche,
passant devant, en souriant et un murmurant un bonsoir, une belle femme assise
dans l’entrée, Tim rejoint le plateau télé, précédant Germain portant le
caniche dans ses bras :
« Il a fait un bon
caca ? Oui … Hein… Qui c’est qui va faire de l’audimat ? C’est
mon Jean-Ed, mon toutou tout fou ! »
C’est dingue, observe Tim désolé. On vit vraiment dans un monde de
fous. Les gens ne savent pus ce qu’ils font, ils ne se rende même plus compte
de leur folie. Qu’est qu’on, qu’est-ce que je, fout là ?
Allez les gars, vous avez
raison. Allez les gars, c’est la teuf ce soir ! Ok, les gars, on pête
tout, on fait n’importe quoi !
Faisons tous n’importe
quoi !
Chacun pour soi et tous
ensemble dans la démence en toutes circonstances.
Refermant la porte du studio
derrière lui, Tim se demande où il va dénicher un maillot de bain, bien qu’un
caleçon serait préférable….
09 avril 2007
Début de soirée : la mise en route.
Vendredi 23h00,
Boulevard périphérique,
Quelque part entre Porte de Bagnolet et Porte d’Orléans :
Le panneau à cristaux liquides
jaunes au dessus du pont indique : « Circulation Fluide ». Et
c’est vrai.
Parmi
la foule tranquille et fluide, nettement moins limpide par ailleurs, des
voitures et des camions qui roulent autour de Paris, il y a une Ford Escort
Beige, immatriculée 75, autocollants « J’Y ta femme » et « Beastie Boys » sur la lunette arrière, autoradio crachant,
basses à fond, via les ondes radiophoniques, un mix old school electro hip hop
de Dee Nasty et au volant, qu’il tapote en rythme, il y Steph. A ses côtés, à
la place du mort, ou en l’occurrence celle du co-pilote, c’est Sam, skate sur
les genoux, cigarette sur l’épaule, pétard à la bouche,qui y roule un joint.
Derrière, les trois étudiantes étrangères se marrent dans un curieux dialecte
américano-dano-russe.
«
Ah, les filles, leur déclare Sam, ce
soir : vraie soirée à la française ! The french party touch! Ca vous changera des soirées parisiennes et de celles de la cité
U.
Détente
assurée, à la campagne, in the country, im der Land…
- Et je croyais qu’on
n’allait pas voir les vaches, l’interrompt Steph, plus intéressé que les nanas
qui continuent à se poiler entre elles.
- Mais, t’es con, Steph,
je dis ça pou l’exotisme, pour le charme, tu comprends… Tiens, prend le pétard
et prend, aussi, bientôt, à droite. L’A10 direction Chartres. »
Pensant
que s’il avait eu un autre plan caisse que lui, cela n’aurait pas été plus mal.
Mais bon, un bon plan soirée, une sympathique étudiante qui a acheté un maillot
exprès pour l’occasion et même un moyen de locomotion… Alors ce n’est pas
grave, si Steph est un peu con
C’est pas le premier con, ni
malheureusement ou heureusement le dernier, que je ramène en teuf. Mais, c’est
pas le pire non plus .De toutes façons, ce n’est pas lui le plus
important, c’est Kristina. Puis, en plus, j’amène 3 meufs chez Gilles. Y m’a bien dit de venir avec des gonzesses,
et puis vu que les trois quart de ses connaissances sont des mecs et que le
quart restant sont les meufs des keums, ce genre de soirée, ça peut vite finir
qu’ente couilles.
Mais,
bon, là j’suis plutôt bien parti pour la linguistique…
Sam
finit de rouler son pétard, puis se retourne vers les demoiselles de l’arrière
et sourit…
10 avril 2007
Vendredi,
23h00,
Un appartement type F3 :
Paul a fini de jouer à la
Playstation, il a fait quelques parties avec Julien et puis, ils ont laissé
tomber le jeu de voitures. Ils sont maintenant, joints dans la bouche et verres
de whisky dans la main, en plein discussion sociologico-éthylico-cannabique :
«
De toutes façons, y a un système et il faut s’en servir tout en essayant de le
desservir, déclare Djule. Moi, tu vois, j’en profite. Je touche les allocations
logement, une allocation assedic et est-ce que j’ai besoin de travailler pour
consommer ? Non, je consomme mais je ne travaille pas. Un pur produit de
la société de consommation qui arrive à vivre intégré (je consomme donc je
vis !) sans être réellement intégré.
C’est
la société qui m’entretient et en retour je l’entretiens à mon tour en payant
mon loyer, mes clopes, ma bouffe.
Bon,
j’entretiens aussi la mafia avec ça, ajoute-t-il en désignant son pétard. Mais
bon, l’état ou la mafia ? C’est du pareil au même. Dans l’histoire, c’est
toujours une poignée qui récolte les gains du travail de la masse. Mais, moi,
je ne suis pas dans la masse, ni même à la masse, tu m’diras. Moi, je
m’esquive, je m’infiltre dans les rouages de l’administration publique, je
cherche un passage et je m’y engouffre en ma qualité de bon citoyen qui a côtisé
pour le bien de la société.
Tu
vois, Djule tire une longue latte qui manque de le faire tousser. Tu vois, les
cotisations sociales, faut voir ça comme un prêt que tu fais à l’état.
T’investis un peu à chaque fois pour plein de trucs. Bon, … La retraite, on
s’en fout pour l’instant, l’assurance veuvage encore plus… Mais parmi tous ces
prélèvements et les autres, y ceux de l’assurance chômage…
Et
moi, c’est là-dessus que j’agis, que je récupère mon prêt et parfois ses
intérêts plus ou moins direct. Comme par exemple, tes allocs de logement qui
augmente, puisque t’es chômeur. C’est surtout sans compter tous les avantages
« chômeurs ».
Voilà la profession de
l’avenir : chômeur !
- Arrête tes conneries, le
coupe Paul, visiblement saoulé par ce long blabla. On peut vouloir être chômeur comme but dans la vie. Quand t’es
chômeur, t’existes pas, socialement en tout cas.
C’est pas crédible de vouloir ne pas exister… Et puis,
y’a bien un moment où il faut aller bosser…
- Ouais, si c’est pour
faire toute sa vie un boulot à la con avec des cons qui te prennent pour un con
et que pour « exister », comme tu dis, tu deviennes toi aussi con, la
connerie étant contagieuse, non merci. Objection votre honneur ! Moi, je
préfère être un con invisible plutôt qu’un con visible.
- Et bien moi, quitte à être con, je préfère
gagner des ronds.
- Ah ouais et t’en fais
quoi des mille balles par mois que, grâce à ton existence sociale, tu gagnes de
plus que moi… tu les places en Bourse peut-être ?
- Pourquoi
pas ? »
La
sonnerie de l’interphone qui résonne dans l’appartement stoppe net cette
charmante conversation. Paul se lève, décroche et après avoir répondu deux ou
rois conneries à son interlocuteur, genre « non, y’a personne, j’suis pas
là, c’est la bonne... », appuie sur le bouton pour lui ouvre et retourne
s’asseoir aux côtés de Julien qui se sert une généreuse rasade de whisky :
«
C’est De-Frè, annonce Paul. Il monte, il a l’air en forme.
- Tu m’étonnes, vu la
soirée de ce soir, il doit être tout excité. Une piscine… T’imagines ce qu’il
va pas faire son Aldo Maccionne de Super 8. Je le vois déjà cet énergumène en
train de se pavaner au bord de l’eau, faisant, le beau…
- Eh, les gars, on parle
de moi. De-Frè le tombeur ? Alors prêts, vous aussi à toutes les
tomber ? »
Frédéric,
grand, assez épais, (on devine l’ancien sportif (même pas trente ans !) musclé à qui la fête et la bière ont
fait prendre du bide), fait son entrée.
Il
serre fermement et jovialement la main à chacun de ses deux potes réunis,
accepte le pétard que lui passe Djule, attrape un verre, le remplit (à raz
bord) de sky et s’assoit sur le canapé, face à la télé éteinte :
« Alors,
la forme, les gars ? C’est cool d’être en week-end, non ?
- Tu m’étonnes, acquiesce
Julien avec un sourire à l’attention de Paul.
- Ouais, c’est cool le week-end,
mais bon, là où je bosse, les journés passent vite, tu les vois pas défiler.
T’arrives peinard vers 9h15. A 9h30, t’as déjà dis bonjour à dix canons, fait
la bise à la moitié d’entre elles, bu un café, et tu vas tranquille dans ton
bureau. T’allumes l’ordinateur, tu lis tes emails, tu racontes des conneries
avec ton collègue, tu regarde passer les jolies filles dans les couloirs
vitrés. Puis, de temps en temps, t’aide un espèce de cadre trisomique ou
stressé qu’a des problèmes de téléphonie en lui parlant dans un micro casque
tout en lui faisant des grimaces salaces. Mais, rester le plus sérieux possible
dans la voix.
Sérieux, avec Steve, on s’marre bien, c’est cool. Et
puis vous verriez les meufs, les gars. Vous n’en reviendriez pas !
- Justement, on les a
jamais vu ces meufs, l’interrompt Julien.
- D’ailleurs, quand est-ce
que tu nous en ramènes une de ces superbes filles ?, lance Paul. Avec ses
copines si possible, qu’on puisse nous aussi apprécier.
Ce soir c’était justement l’occasion. Hey, les nanas, pour
explorer de nouvelles relations extraprofessionnelles, j’vous invite à une
soirée dansante. N’oubliez pas vos maillots de bain, venez nombreuses…
Ca l’aurait fait non ?
- Hum, hum, lui répond
Frédéric. Mais tu sais bien que j’attends d’avoir fini mon CDD de 6 mois et
d‘avoir signé mon CDI pour me lâcher dans la boîte ! Après, le contrat
dans la poche, les 12 000 balles sur mon compte 13 mois par an, j’vous dis
pas le nombre de petites nanas que je vais serrer…
- On verra, on verra, lui
répondent ses potes peu convaincus. A ta santé Fred !
- A la vôtre ! Au
fait, y à qui vient soir-ce ? Pas
de nanas en perspective ?
- Ben non, souffle Paul.
Que des couilles, comme d’hab. En plus, j’ai pas eu Sam. Y fait chier ce con
là ! Toujours sur répondeur. J’espère qu’il va rappeler ou se pointer.
C’est son plan… C’est lui qui sait où c’est.
On n’a plus qu’à attendre ce
crevard… »
Joignant
le geste à a la parole, il prend son paquet de rizzla-croix sur la table, en
retire deux feuilles, les colle en perpendiculaire et d’une langue furtive en
coupe un bout, ne laissant ainsi que le collant sur la première feuille. Il
dépiaute une cigarette, met le tabac dans le creux de sa main et, avec l’autre,
émiette sa boulette aidé par la flamme de son briquet :
« Tiens, Djule. Monsieur
le chômeur consommateur, rends donc service à la société : mets de la
musique. C’est la teuf que diable ! »


