15 avril 2007
...
Samedi, 03h30,
Chez Gilles,
Dans le jardin,
Tout au bord de la piscine pas du tout bleue marine :
Affalé dans ce qui fut, sans
doute, un transat à une autre époque, fumant un spliff avec Paul, Fred
contemple, dégoûté, l’espèce de bassin délaissé par l’ensemble des fêtards et
pour cause :
« Quand même, ce connard de Sam, lâche Fred. Il
abuse. Ouais les gars, vous allez voir, y’a une piscine chez Gilles, elle est
mortelle. Tu parles, elle est plutôt morte cette pute de piscine. Rouillée,
moisie. C’est pas ce soir que je pourrais inaugurer mon moule-burnes tout neuf
de chez à fond la forme….
- Ni même te serrer une
gonzesse, vu comment t’es parti, rétorque Paul qui reçoit le pétard. Par contre, niveau vents, chapeau, c’est ta
soirée.
- Oh, oh, calmos, frêrot.
Fredo n’a pas dit son dernier mot.
- Je sais, je sais, tu vas
me ressortir ta foutue théorie.
- Ce n’est pas une
théorie, gars. C’est une pratique. Prouvée et certifiée. J’ai déjà distribué
dix-sept cartes et y a bien encore sept ou huit nanas avec lesquelles j’ai
encore rien tenté.
- Et c’est les plus
moches… Fais-moi rire le Casanova des cageots.
- Je t’arrête tout suite.
C’est les moins moches. En plus, pour mes cartes, il n’ y en a que huit qui
l’ont déchiré. Sur dix-sept de données, c’est pas mal, déjà. Neuf jolies
chattes qui, potentiellement, m’appelleront pour une partie de jambes en l’air.
- Lâche l’affaire, De-Frè,
tu te fais du mal.
- Oh, tu ne comprendras
jamais rien à la gente féminine, tiens.
Allez, moi j’m’arrache. Je te laisse draguer les
grenouilles. Je viens de voir passer une charmante petite rousse qui n’a pas
l’honneur et le privilège de me connaître déjà. Ah, Zora, me voilà, oulala.
Allez, ciao gars
- Ouais, c’est ça, c’est
ça. Vas-y, don Juan, c’est dans la poche. La poche de la veste… Ah !
Ah ! Ah ! »
Et
voilà le Fred qui s’approche de la rouquine tout en s’éloignant de Paul qui,
lui, est rejoint par un petit groupe de personnes, verres à la main, rires
bruyants sur les lèvres.
La
petite rousse, frisée, un peu popote sur les bords, s’est arrêtée dans
l’escalier qui remonte vers la véranda. Elle cherche puis sort un paquet de
cigarettes, en extrait une, la porte à sa bouche, palpe ses poches à la
recherche d’un briquet. Une flamme vient alors éclairer son visage parsemé de
tâches de rousseur et par la même occasion calcine le bout de sa clope qui
rougeoie en s’allumant.
Pendant
qu’elle inspire sa première bouffée, ses yeux verts suivent le trajet de du zippo Jack Daniels, apparu inopinément,
depuis l’extrémité de sa cigarette jusqu’à la poche de son propriétaire, en
passant par l’épisode de sa fermeture contre le jean, digne de la mythologie du
Far West, enfin, celle de Fred surtout
Ce
dernier s’arme de son plus beau sourire (quoiqu’il n’y ait pas de miroir et que
le nombre de bières, de pastis, etc… et de joints engloutis aujourd’hui
n’aident sans doute pas ce sourire à ressembler à celui que Fred a la sensation
d’effectuer) et l’accompagne de ces paroles :
« Vous cherchiez du feu, Mademoiselle ? »
Un
peu surprise, la jeune fille réprimande un hoquet et apporte sa réponse à celui
qui l’imagine déjà nue et le suppliant de la lui mettre plus fort (oh oui
encore !) :
« Sans doute…
- Avec moi, c’est du sûr,
affirme-t-il en appuyant ses mots d’un clin d’œil aussi stéréotypé que faux et
lamentable (rien que ça !).
- Ah ...
- Et oui, avec Fred,
moi-même, toute demande a une réponse. Objectif : satisfaction optimale.
- Ah bon…
- Exactement,
réplique-t-il sans se soucier nullement du fait que son interlocutrice est plus
occupée à se tenir debout et à contenir son ivresse qu’à l’écouter déblatérer
son boniment.
Avec Frédéric, c’est bien connu, je dirais même plus,
c’est bien conique, y’a pas de hic... Alors ? Qu’est-ce que tu fais dans l’heure qui vient ? Tu
viens ?
- Oh, ben là… Faut que j’y
aille. Je dois rentrer… J’crois que j’ai un peu trop bu…. Et puis on m’attend
pour partir…
- Ah, quel dommage, parle
bien Fred, vous voir fut un vrai hommage. Ces quelques instants furent
palpitants. Vous quitter, je m’y suis résigné. Ne plus vous voir, y croire et
je broie du noir. Tenez, prenez et appelez quand vous voudrez. »
Il sort de la poche de sa chemise une carte brisolée
et la tend à la rouquine qui la met dans son paquet de clopes, avant de le
ranger et de se tirer par l’escalier, balbutiant quelques mots pouvant
ressembler à « au revoir, merci. »
Mais
de toutes façons, Fred ne l’écoute même plus.
Une de
plus, ça fait 18 de distribuées, pas mal pour une soirée.
Ce
charmant jeune homme ne se sépare jamais de son lot de cartes de visite. Il en
a un carton plein chez lui et la moitié d’un dans le coffre de sa voiture, sans
compter celles qui traînent un peu partout : dans ses poches, au boulot,
chez ses potes (quoique là, elles finissent souvent découpées et transformées
en filtres à pétards).
Il
en a fait 300, aux frais de Allô-Tel-Fax-A-Repartel. Lettrage canon, carton
épais avec, en prime, une photo couleur (retouchée et embellie par ordinateur),
ces cartes de visite n’ont qu’un seul but : être distribuées au maximum de
filles possibles. C’est une idée à lui (à moins qu’il ne l’ait vu dans une sale
série télé), donner ses cartes de visite aux nanas qu’il rencontre, mais aussi
à celles qu’il ne fait que croiser…
Comme
ça, affirme-t-il, elles gardent un souvenir et une trace de moi, elles ne
peuvent m’oublier. Ce n’est pas banal, cela n’arrive pas tous les jours qu’un
mec vous glisse une carte visite. C’est qu’il doit être spécial.
Bien sûr, cela élimine un
certain nombre de bêcheuses, de prétentieuses, qui de toutes façons…
Mais,
une bonne majorité la garde, la met dans un coin. Et parmi cette majorité,
il y a bien une minorité statistique qui, un soir, esseulée, intriguée, amusée,
flattée ou même bourrée qui décrochera son téléphone, son portable, son fax,
son email et qui prendra contact avec son propriétaire qui a une si belle
gueule sur la photo et tant d’humour.
La
flèche atteint sa cible, le contact est établi. D’après Fred, 90% de réussite
après cette étape. Les 10% restant, cela il ne le dit pas, concerne les jeunes
ou moins jeunes filles qui ont une bonne mémoire visuelle. La différence entre
la photo et la réalité étant flagrante et parfois dissuadante.
Voilà
une des techniques de drague de Fred et quand on y réfléchit bien, on est dans
la drague, au sens premier du terme : drague : n.f. : Filet à
manche pour pêcher à la traîne (dixit
le Petit Larousse Illustré 1985). Selon lui, il y aurait, en région parisienne,
déjà 112 filles (celles de ce soir y comprises) qui seraient en l’heureuse et
chanceuse possession de sa carte. Rien qu’en un mois. Et déjà cinq appels, dont
trois conclusions d’un soir, une de deux soirs et une non conclusion. Bon, cela
fait 20%, mais bon, sur un si petit échantillon, on ne peut juger.
Personne
ne peut vérifier et n’en est aussi persuadé que lui.
Pour l’instant, la rousse ayant disparu dans les
méandres de la nuit, Frédéric s’en va rejoindre Paul, sans oublier d’attraper,
au passage, une bouteille de vodka qui traînait sur les marches.
Une
petite pause s’impose, je vais rouler un beuze.
C’est
pas la partouze ici, c’est pas grave, à la maison y a Penthouse….
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